Philosophie libérale et idéologie néolibérale

Il n’y pas de société sans idéologie. Nous allons donner l’exemple de l’idéologie néolibérale qui prévaut de nos jours et tenterons de montrer le glissement de la philosophie libérale vers l’idéologie néolibérale. Cet article illustre le rôle important de l’idéologie dans la société, mais aussi la différence entre l’idéologie de la philosophie.

Pour citer cet article:

JUIGNET Patrick. Philosophie et idéologie. Philosophie et connaissance [en ligne]. 2016. https://philosophie.site/2016/02/03/ideologie-neoliberale/


  • PLAN
    • Une idée du libéralisme
    • Vers le néolibéralisme
    • La doctrine néolibérale
    • Excès et déstabilisation
    • Un progressisme douteux
    • Conclusion

 

Une idée du libéralisme

Le libéralisme est une doctrine portant à la fois sur le politique, l’économique et le social, dont John Locke (1632-1704) fut l’un des premier représentant. Centrée sur l’individu, elle lui attribue des droits inaliénables, comme la propriété et la liberté, et elle en fait le centre des relations sociales. Né vers le milieu du XVIIe siècle, le libéralisme est une tentative pour sortir du despotisme et de l’emprise de la religion, dont les élites ont vu les effets désastreux : arbitraire, guerres de religion, limitation du développement économique. Le libéralisme veut imposer des limites à l’emprise de l’État, des Églises et de la tradition, afin de protéger l’individu. Cette nouvelle philosophie met en avant la liberté individuelle et son corollaire la neutralité du pouvoir politique. L’état ne doit pas imposer de religion, d’esthétique, de croyance, de mœurs particulières.

Pour Michaël Biziou (Le concept de système dans la tradition anglo-écossaise des sentiments moraux, Lille, A.N.R.T., 2000.), des auteurs comme Lord Shaftesbury, Francis Hutcheson, David Hume et Adam Smith,  philosophes anglo-écossais du XVIIIe siècle ont développé « une philosophie morale et politique fondée sur les sentiments (bienveillance, amitié, sympathie, etc.) plutôt que sur la raison ». Le débat opposant les partisans de la finalité (Shaftesbury et Hutcheson) aux penseurs non finalistes (Hume et Smith) aurait aboutit au libéralisme économique d’Adam Smith.

Sur le plan politique, le libéralisme n’est ni démocratique, ni despotique ce qui, par défaut, laisse le pouvoir à l’élite bourgeoise. Cette doctrine conduit à défendre une société  sécularisée dans laquelle chacun pourrait vivre selon ses principes, sous réserve de ne pas nuire à autrui (la liberté d’entreprendre et le libre-échange sont l’application de ce principe général à la sphère économique).

La doctrine libérale s’est poursuivie et développée aux siècles suivants. Elle conduit à défendre une société laïque, dans laquelle chacun pourrait vivre comme il l’entend. Elle a permis une organisation sociale qui a pu fonctionner, car elle s’appuyait sur un certain nombre de valeurs et de traditions préexistantes, qui n’étaient pas remises en cause (sur des «gisements culturels», a suggéré Cornélius Castoriadis). C’est un acquis politique essentiel qui a permis en occident la pacification sociale, la liberté individuelle et le développement économique.

L’Enquête sur la richesse des nations (1776) d’Adam Smith constitue la référence de ce courant de pensée. Contrairement aux idées reçues, Smith n’est pas partisan du laisser-faire dans le domaine socio-économique. Il soutient que l’État doit se soucier du bien public, que l’économie ne saurait fonctionner sans vertu et que le marché produit des effets pervers qu’il faut corriger. Le libéralisme économique de Smith est associé à un idéal moral et politique. On peut parler d’un système philosophique.

Vers le néolibéralisme

De nos jours le libéralisme a pris une forme différente que l’on peut nommer néolibéralisme. Cette doctrine prône une réduction maximale du rôle de l’État associé au développement du marché dans tous les domaines. Sur le plan socioculturel, c’est une idéologie individualiste et hédoniste qui vise l’augmentation des droits individuels et la libéralisation permanente des mœurs. Elle valorise l’intérêt égoïste au détriment du devoir collectif et des valeurs communes. Il s’ensuit un dédain pour les valeurs traditionnelles qui engendre une transformation des mœurs et du lien social.   D’une philosophie on est passé à une idéologie, car elle accentue certains traits du libéralisme, en gomme d’autres, ce qui déséquilibre l’ensemble doctrinal. Nous qualifions cette nouvelle forme de néolibérale, pour la différencier de la philosophie libérale classique, qui restait assise sur des valeurs traditionnelles.

Comment l’évolution vers le néolibéralisme s’est-elle produite  ? Parmi ses promoteurs les plus connus on trouve Milton Friedman et Friedrich Hayek. Ces auteurs, qui sont d’abord des économistes, n’adhèrent pas au projet de société des libéraux classiques, ni à la vision pondérée de Keynes. Ils suggèrent d’élargir la liberté de l’individu et des entreprises, tout en diminuant l’action collective et les règles communes. Ils tendent à refuser presque tout rôle à l’autorité publique, non seulement dans l’économie proprement dite, mais encore dans l’éducation, la santé et même dans les infrastructures collectives. Ces auteurs s’opposent à tous ceux qui élaborent des « projets de société » à partir de constructions intellectuelles qu’ils jugent pseudo-scientifiques. Selon eux, on ne peut modeler la société conformément à un idéal, car nul ne peut l’appréhender dans sa complexité, notamment les gouvernants. Leurs thèses ont trouvé un écho à partir des années 1970.

Les propagateurs de l’idéologie sont divers. Certains intervenants la véhiculent directement  : universitaires, journalistes, hommes politiques, etc. Depuis les années 1970, les industriels et financiers n’ont cessé d’acquérir des journaux, des chaînes de télévision,  dans le but de propager leur idéologie. Les médias de masse s’emploient à propager cette idéologie dans les médias.  Même les chanteurs de rap affirment la suprématie de l’argent. Par contre, d’autres  y participent indirectement. Citons l’entreprise de “déconstruction” proposée par Jacques Derrrida, qui met en question la plupart des contenus de la philosophie. Cette déconstruction laisse derrière elle un vide, une incertitude, une relativisation de toute thèse morale et philosophique qui caractérise ce que l’on a appelé la postmodernité. Le relativisme généralisé favorise l’idéologie néolibérale, car il disqualifie les valeurs universelles qui pourraient la limiter.

Jean-François Lyotard a décrit « la condition post-moderne » au tournant des années 1980. Pour lui les grands récits fondés sur un haut niveau d’universalité, comme la dialectique de l’esprit, l’émancipation de l’humanité ou la lutte des classes sont tombés en désuétude. Pour J.-F. Lyotard, ces grands récits n’ont plus cours et chacun se retrouve pris dans de multiples nœuds de communication, tissés par de petites histoires.  La voie est alors libre pour l’idéologie néolibérale qui se propage massivement.

La doctrine néolibérale

L’idéologie néolibérale dépasse largement ce que les théoriciens comme Friedman ou Hayek ont pu dire. C’est une opinion de masse qui se déverse dans les médias et imprègne la pensée commune. L’idéologie, dans la mesure ou elle imprègne le corps social, a des effets importants. De manière frontale, la doctrine néolibérale affirme la suprématie de l’économie et du marché sur les valeurs humaines. Compétitivité, rentabilité, sont les maître mots du discours actuel. Il faut aller vite, « travailler plus pour gagner plus », être un « gagnant ». On suppose, pour éviter de s’en occuper, que les inégalités sociales sont naturelles, conséquence darwinienne de la liberté individuelle.

Le néolibéralisme instaure et valorise l’individualisme, la compétition entre tous. Il méprise l’action collective et l’autorité publique puisqu’elles servent à instaurer des règles contraires à la liberté. L’économie n’a nul besoin de règles, car elle s’autorégule grâce à la main invisible d’Adam Smith. Pour les néolibéraux, les interventions humaines sont inefficaces. Non seulement elles n’entraînent pas les effets voulus, mais elles ont des effets pervers néfastes. L’intérêt particulier produit le bien général et la somme des égoïsmes, le bien commun. La formule “les vices privés font la vertu publique”, que l’on doit à Bernard Mandeville, a été reprise par les néolibéraux. Les valeurs morales assez spontanées communément partagées (entraide, réciprocité, justice), sont déconsidérées par la nouvelle idéologie qui valorise l’égoïsme contre l’altruisme, le profit contre l’honnêteté, l’individualisme contre la vie collective, la compétition contre la collectivité, la liberté contre toute régulation.

L’application politique de la doctrine fait que l’État perd sa neutralité. Il ne se contente plus de garantir les droits individuels mais en vient à imposer la libéralisation accélérée, ce qui est paradoxal. Ne plus garantir les libertés mais les imposer, c’est en vérité une contrainte. L’état n’est plus axiologiquement neutre, il pousse vers la dérégulation, ce qui provoque des tensions sociales. L’évolution historique récente donne un exemple de cette transformation. Par exemple, les revendications spontanées de mai 68 ont été institutionnalisées et transformées en marqueurs politiques sources de tensions. L’exemple type est la transformation de la libération sexuelle en loi sur le mariage homosexuel. La liberté se transforme en un droit qui dérégule le modèle familial et le choix du genre. Les études sur le genre sexué, qui en montrent la construction culturelle, se renversent en instrument politique de transformation des mœurs. L’étude sur le genre devient une norme officielle de déconstruction du genre !

L’idéologie néolibérale sape un certain nombre de bases culturelles des communautés traditionnelles comme les principes d’honnêteté et de réciprocité qui sont remplacés par l’égoïsme, l’utilitarisme, la cupidité, la réussite individuelle. De l’histoire, des traditions, des ancrages sociaux, on fait table rase. Il faut du neuf, du moderne, du « clean », du techno-efficace. Aux nouvelles générations populaires, on évitera le fastidieux apprentissage d’une vaste culture et on les orientera au plus vite vers des connaissances purement utilitaires et utilisables par l’économie. On leur offrira en compensation de la consommation facile, des jeux vidéos, des films à grand spectacle. Cette idéologie déclinée sous diverses formes, est mise en œuvre au niveau politique dans tous les états occidentaux sans exception.

Cette idéologie impose au quotidien la vitesse et l’action, la rentabilité, la compétition, la nouveauté perpétuelle. Courir, s’agiter, faire à la hâte, travailler sans but, réagir sans distance, répondre aux sollicitations incessantes, gagner toujours plus d’argent, capitaliser, consommer un maximum, être inculte, errant, sans racine, sans histoire, être un agent de la machine productive.  L’humanisme régresse dans nos sociétés guidées par la marchandisation généralisée et le profit, posés comme valeurs suprêmes.

Il apparaît, de manière assez évidente, que la déconstruction culturelle produite laisse les individus isolés et démunis devant le système économique en place. Il est en effet de l’intérêt d’une économie de marché dérégulée que de défaire les liens des communautés humaines. Cette désagrégation permet un libre jeu du marché du travail qui est faussé par les solidarités et les résistances culturelles. Des individus isolés, sans identité, sans repère, expatriés, mis en concurrence les uns avec les autres, sont totalement impuissants face à l’oligarchie politico-économique et aux systèmes hiérarchisés des entreprises.

En desserrant les liens communautaires et les solidarités, on parcellise la société, transformant les populations en travailleurs-consommateurs au service de la machinerie économique mondialisée et de l’oligarchie qui la contrôle.  C’est une idéologie adaptée au capitalisme concurrentiel et consumériste ; elle en est le prolongement culturel. C’est sa finalité que d’accompagner le mouvement socioéconomique.

Excès et déstabilisation

Si le sacré doit être respecté et ne peut être ni détruit, ni vendu, on voit bien que dans l’idéologie néolibérale, l’humain n’est pas sacré. On peut le vendre et l’acheter au travers de sa force du travail qui est mise sur le marché (du travail). Certes l’esclavage a été aboli par les normes modernes, mais celles-ci créent une situation sociale dans laquelle les individus n’ont pas d’autre choix pour survivre que de vendre leur travail et par là de vendre leur vie et parfois leur santé. Or ceci n’est pas une fatalité. Le travail pourrait être échangé selon une juste rémunération établie par la communauté. Il y a une volonté néolibérale de désocialiser l’économie, de traiter l’homme comme une marchandise, alors qu’il n’en est pas une (sur ce sujet voir : Polanyi K., La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983).

Jean-Claude Michéa rappelle que la civilisation où domine l’économie marchande impose à chacun un mode de vie bien particulier, consistant à vendre quelque chose, en général lui-même (son temps, son travail). L’individu libéral occidental s’est libéré des liens traditionnels qui structurent les sociétés depuis que l’homme existe. Pour le néolibéralisme triomphant, la vie sociale doit s’organiser en dehors de tout jugement de valeur, selon les lois du marché libre qui règlent l’économie des biens, et selon un droit abstrait qui régit les rapports entre les personnes. Cette nouvelle organisation serait rationnelle selon une technicité proche des sciences exactes.

Cette idéologie a inventé l’homo œconomicus,  personnage qui non seulement n’agirait que par pur égoïsme, mais aussi comprendrait parfaitement quel serait son propre intérêt. Cette société idéale serait formée de possédants égoïstes dont le jeu conjugué s’harmoniserait de lui-même. Certes, la majorité de la population n’adhère pas à cet idéal absurde, mais elle le subit. Une partie de la population lutte pour ne pas être déracinée, pour conserver sa culture et ne pas être le rouage de la machine économique. Mais la majorité s’y plie avec une docilité étonnante. Les possédants sont minoritaires, et la majorité de la population est composée de travailleurs mobiles, flexibles, sans culture, voués à la machine productive. Les premiers utilisent une armée de gestionnaires et d’administrateurs pour gérer les entreprises ainsi que quelques intellectuels pour énoncer l’idéologie appropriée.

Pour Dany-Robert Dufour, le néolibéralisme est une pensée totalitaire qui ne concerne pas seulement l’économie, mais l’ensemble des conduites sociales humaines. Cette doctrine prétend libérer l’égoïsme et l’avidité qui, de l’antiquité jusqu’à la philosophie des lumières allemande, avaient toujours été vus comme des dangers pour la société et avaient été contenus par la morale. L’idéologie néolibérale pousse à toujours plus de compétition, de performance, pour plus d’argent afin de participer à l’idéal de la grande addiction consumériste. Elle prône la naturalisation généralisée, dissout les repères et interdits culturels, réduit des individus à leur fonctionnement pulsionnel.

Je rappellerai ici quelques-uns des « dix commandements de la nouvelle religion du Marché », mis en évidence par Dany-Robert Dufour, en choisissant ceux qui me paraissent les plus pertinents dans les conditions sociales actuelles : Tu te laisseras conduire par l’égoïsme… et tu entreras gentiment dans le troupeau des consommateurs ! Tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins ! Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le marché ! Tu violeras les lois sans te faire prendre !

L’idéologie néolibérale défait les repères moraux traditionnels dans toutes les cultures du monde.  La volonté de créer au XIXe siècle un grand marché a provoqué la transformation de tout bien (objets, terres, travail, monnaie, services) en marchandise. Cette transformation a eu lieu au XXe siècle dans les années 1930. On peut dire qu’elle se poursuit et s’accélère de nos jours. La société de marché se différencie des formes sociales précédentes. Il y règne une idéologie selon laquelle il est possible de tout vendre et tout acheter sans limite. Il s’ensuit une destruction des valeurs morales qui désignent des biens comme non échangeables (certains services, certains objets ne peuvent être ni vendus ni échangés) et une attaque des institutions qui traditionnellement assurent la redistribution des richesses ou leur partage

Le néolibéralisme vise l’augmentation des droits individuels et la libéralisation permanente des mœurs. Ceci a pour conséquence une dissolution des valeurs traditionnelles, une transformation des mœurs et du lien social. L’idéologie néolibérale sape un certain nombre de bases culturelles des communautés traditionnelles comme la civilité, les principes d’honnêteté et de réciprocité, la différence homme/femme. Il les remplace par l’égoïsme, l’utilitarisme, la cupidité, la réussite individuelle, la sexualité sans norme. En multipliant les droits individuels, en déclarant égaux les mœurs les plus contradictoires, la société perd ses repères.

Je citerai pour illustrer le propos un passage du discours de David Simon sur les USA (créateur de la série télévisuelle The Wire) prononcé à Sydney le 2 novembre 2013. Il exprime bien que les deux ressorts du néolibéralisme, à savoir que l’avidité et le marché, sont censés résoudrent tous les problèmes. Il en note les effets sur la société américaine, championne en ce domaine :  » Nous avons plongé dans l’avidité, il n’y a pas d’autre mot. Ce n’est que de l’avidité. … On observe une réduction du revenu familial, on constate un abandon des services publics basiques comme l’éducation, une éducation publique qui fonctionne correctement, j’entends ». L’idéologie se caractérise par son simplisme.

Un progressisme douteux

L’idéologie néolibérale se présente sous la forme d’un progressisme qui a malheureusement des effets pervers importants. Prenons l’exemple du mariage entre homosexuels. Proposer un pacte d’union civile accordant des droits protecteurs  en matière de séparation ou de décès, est assurément positif. Mais, proposer un mariage identique au mariage traditionnel est différent. L’une des fonctions du mariage est d’organiser un système de parenté. Le mariage homosexuel fait surgir toute une série de problèmes évidents pour la descendance que ce soit sur un plan symbolique (quel père, quelle mère ?) ou sur un plan biologique (procréation assistée, «mères porteuses», adoption). Cette revendication libérale d’un «mariage pour tous» a pour effet de déstabiliser la parenté.

L’égalité de droit entre les hommes et les femmes est assurément un acquis civilisationnel majeur qui a encore besoin d’être défendu et amplifié. Mais passer de l’égalité des droits au brouillage des rôles, c’est franchir un pas qui déstabilise les repères utiles à la construction de l’identité de chacun et à au fonctionnement familial. L’effacement dans nos sociétés du rôle paternel que ce soit dans la famille et dans la sphère éducative provoque un mal-être des jeunes et des conduites provocatrices de recherche de limites. L’absence de représentation du rôle paternel par des personnes masculines provoque pour le garçon une absence de modèle identificatoire valable. Il manque un représentant de l’autorité et  un intermédiaire vis-à-vis des lois sociales. Il s’ensuit une détérioration du lien social qui se manifeste massivement.

Voyons aussi l’échange marchand. Étendre l’échange marchand est un bienfait notoire. Tout le monde peut acheter et vendre ce qu’il veut, accédant ainsi à une infinité de biens et services. Le « doux commerce » remplace l’appropriation violente et la guerre. Mais tout acheter et tout vendre (la santé, la folie, la vieillesse, la mort, le corps, la sexualité) c’est nier le respect dû à la personne. Si tout est à vendre il n’y plus rien qui doive être traité avec respect et dignité. Ceci amène une déstabilisation personnelle et sociétale eu égard aux valeurs utiles pour une vie décente.

A quoi cela aboutit-t-il ? Il y un gain en liberté au pris d’une désagrégation du lien social. L’individualisme exacerbé empêche la résistance à la marchandisation généralisée. Cette idéologie, par ses excès, s’attaque aux repères utiles et nécessaires à la vie en communauté, elle déstabilise les institutions traditionnelles. La finalité apparaît lorsqu’on envisage l’enjeu politico-économique. Un certain nombre de règles de la sociabilité traditionnelle contreviennent à l’extension du commerce et à la recherche du profit maximal. Le respect de la personne, la gratuité de certains services, le caractère « sacré » de certains domaines, les excluent de la marchandisation. Il faut donc que l’idéologie néolibérale s’attaque à ces limites.

Mais, l’affaire est subtile à comprendre et d’ailleurs souvent incomprise. Certaines réformes sociétales représentent un véritable progrès dans la compréhension et l’acceptation des autres et augmentent la liberté. Leur nocivité se situe dans l’excès qui déstabilise le lien social de base. Ce qui est encore plus trompeur, c’est que la résistance à cette déstabilisation se fait au nom de principes réactionnaires (sociaux ou religieux) prônant un ordre social rigide et étouffant. Il n’est donc pas facile de s’y retrouver… Ce qui est une caractéristique de l’idéologie : elle est mouvante, divergente et sa finalité est cachée.

Conclusion : ce qu’est l’idéologie

L’idéologie est un constituant essentiel de la société ; elle participe à ce qui fonde l’existence autonome du social. Mais elle n’est pas une connaissance, c’est une pensée normative qui justifie un projet politico-socio-économique et l’associe à des valeurs. Philosophie et idéologie parfois se confondent, mais si on veut faire de la philosophie une connaissance, il faut les distinguer. Ce qui différencie l’idéologie de la philosophie, c’est son côté intéressé, militant, non critique et unilatéral : l’équilibre recherché par le philosophe fait place à une vision orientée et univoque, en faveur de certains intérêts. La philosophie doit permettre de comprendre et de critiquer l’idéologie.

Communément partagée, l’idéologie n’est pas toujours facile à décrire, car elle n’a pas de corpus précis.  Pour en saisir les contours changeants, il faut la ramener à sa finalité. L’idéologie néolibérale a pour but l’extension illimitée du marché et c’est grâce à ce repère que l’on peut en saisir la diversité des formes. Mais certains aspects échappent à cette finalité, car c’est une pensée de masse qui n’est ni rationnelle, ni vraiment contrôlée dans ses développements.

Bibliographie

Biziou M., Le concept de système dans la tradition anglo-écossaise des sentiments moraux, Lille, A.N.R.T., 2000.

Dufour D-R, L’individu qui vient après le libéralisme, Paris, Denoël, 2011.

Lyotard J-F., La condition post-moderne,  Paris, Editions de Minuit, 1979.

Michéa J-C, L’empire du moindre mal, Paris, Flammarion, 2010.

Polanyi K., La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983.

 


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