Opinion, science et idéologie

La distinction entre science et opinion est depuis Gaston Bachelard une question philosophique classique. On connaît sa formule célèbre « l’opinion pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des besoins en connaissances ». Cette distinction prend tout son sens lorsque des opinions collectives et largement partagées forme une idéologie.

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick, Opinion, science et idéologie. Philosophie et connaissance [en ligne]. 2016. https://philosophie.site/2016/02/12/opinion-science-ideologie/

 


PLAN

  1. La science contestée
  2. Les problèmes de la science et de sa divulgation
  3. La controverse sur le changement climatique
  4. La controverse entre créationnisme et évolutionnisme
  5. Postmodernité et déqualification de la science
  6. Conclusion

 

 

1. La science contestée

Dans nôtre XXIe siècle débutant, la contestation de la science est assez vive. Elle se fait à partir de problèmes divers. Ce peut être les retombées et utilisations techniques des sciences comme l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés, les nanotechnologies, l’utilisation de l’énergie atomique, les vaccinations, perçues comme des menaces pour la santé et l’environnement. Les interrogations portent aussi sur des résultats d’études scientifiques qui paraissent à certains douteux ou inacceptables comme l’évolution des espèces ou le réchauffement climatique.

Le débat médiatisé sur tous ces sujets a provoqué une défiance du public envers les scientifiques. Une partie de la population refuse les avis des « experts », terme lui-même entaché d’une certaine suspicion. Ainsi, contre l’avis de la médecine et des pouvoirs publics, les Français ont rechigné en 2013 à se faire vacciner contre la grippe A, dite H1N1. Nous nous retrouvons dans une situation où le public prend position vis-à-vis de certaines affirmations scientifiques.  Dans ces conditions, l’opinion devient une opinion de masse, commune à une grande partie de la population, une idéologie. Cette idéologie a des effets sur les comportements collectifs et à ce titre le problème philosophique de la démarcation entre science et idéologie est aussi un problème social. Nous allons voir deux exemples d’opinions de masse qui forment ainsi des idéologies. Mais auparavant essayons de voir la différence et le rapport entre science et opinion.

L’opinion, individuelle et collective, ne se forge pas par un débat rationnel, mais sur un autre plan, celui d’une perception intuitive globale de la situation. Les opinions peuvent aussi bien être justes que parfaitement erronées. Elles sont fondées sur un sentiment global diffus, qui peut être largement manipulé par les médias ou se générer de façon irrationnelle. De plus, elles sont l’objet d’une croyance, c’est-à-dire que la personne adhère à son opinion, elle y tient, la pense vraie, la soutient et la défend contre les opinions contraires.

Sur le plan de la connaissance elle-même, au vu de la complexité des problèmes, il est difficile de se faire une idée juste, à titre individuel, sur des controverses scientifiques difficiles et pointues. Nul ne peut étudier suffisamment, dans tous les domaines sur lesquels il a une opinion, de façon à connaître les dernières recherches et contrôler les dires des experts. Les problèmes soulevés demandent souvent un savoir spécialisé et généralement une bonne expérience pour être saisis dans leur complexité. En effet la plupart des problèmes soulevés n’ont rien de simple, il existe la plupart du temps  des rétroactions, des facteurs inconnus, des conséquences en cascade. En général les conclusions scientifiques sont nuancées et assorties de probabilités.

2. Les problèmes de la science et de sa divulgation

La science n’est pas une affaire d’opinion, c’est une approche réaliste du monde qui se donne les moyens appropriés pour valider sa démarche et vérifier ses résultats. Cependant divers facteurs compliquent singulièrement le problème, en particulier lors de la divulgation et de l’utilisation des résultats. Voyons les successivement.

– Il se peut que les garanties scientifiques soient insuffisantes, car dans le domaine concerné la connaissance est insuffisamment avancée et elle produit des vues partielles ou fausses. Dans ce cas, on n’a pas affaire à une connaissance scientifique, mais préscientifique, qui ne présente pas de garanties de validité suffisantes.

– Les conclusions scientifiques peuvent être justes, mais elles peuvent être masquées et déformées à des fins politiques et sociales. Dans le cas d’une déformation volontaire de l’information, même un expert n’est pas toujours en mesure de porter un jugement fondé. Il lui manque les informations pertinentes pour porter un jugement, car celles-ci sont tronquées et filtrées par certaines autorités.

– Cas un peu différent du précédent, la connaissance elle-même peut être valide, mais les dérivés et l’utilisation technique de la connaissance scientifique peuvent être contestables. Ces utilisations qui sont le fruit de décisions politiques, industrielles et économiques, ne sont pas directement liées à la connaissance. Cependant si la recherche est portée par l’institution (privée ou publique) qui en fait usage, il est difficile de  faire la part des choses.

Nous allons voir deux controverses qui permettent d’illustrer ces propos.

3. La controverse sur le changement climatique

L’opinion est, contrairement aux avis des scientifiques, souvent tranchée. Elle est aussi reliée à des catégories sociologiques et politiques. Illustrons cela par un sondage sur le réchauffement climatique aux USA. On voit très nettement la différence d’opinion entre les démocrates et les républicains. Il n’est pas pensable que les uns soient moins informés que les autres. C’est un choix qui est fait par les uns et par les autres. Pour expliquer ce choix on peut se référer au fait que les premiers sont proches et soutenus par le lobby industriel et financier et les seconds beaucoup moins. À l’évidence, l’opinion sur le réchauffement climatique est façonnée par l’intérêt des uns et des autres. Dans la mesure ou les deux opinions sont contraires, il y en a forcément une juste et une fausse, mais elles ne peuvent se départager par elles-mêmes. D’où le fait généralement constaté que les débats n’amènent pas de changement d’opinion.

sondageclimat

On pourrait penser que, si l’on amenait le débat sur le plan rationnel et scientifique, il pourrait s’éclaircir et évoluer. Mais ce n’est pas si simple.

Les controverses dites « scientifiques » sont rarement uniquement scientifiques, au sens d’une connaissance en cours de constitution et à ce titre discutée par les spécialistes qui trouvent les preuves insuffisantes. Elles sont souvent liées à des intérêts politiques et économiques. Les controverses sont difficiles à suivre et à comprendre car, outre le niveau technique demandé, la multiplicité des intervenants rend l’ensemble confus. Par exemple la controverse sur l’extraction du pétrole et du gaz par fracturation hydraulique fait intervenir des milliers d’organismes et de personnes. Nous en donnons pour illustration le schéma fait dans le cadre des recherches en « scientific humanities » (Science Po, Paris). Il représente les divers intervenants et l’on se rend compte immédiatement qu’il est impossible de tout connaître à ce sujet.

fractcontroverse

 

4. La controverse entre créationnisme et évolutionnisme

Les fondamentalismes religieux, aussi bien chrétiens que musulmans, nient la doctrine évolutionniste. En ce qui concerne l’origine de homme et l’évolution, on n’a pas affaire à une connaissance banale, comme celle concernant les propriétés de l’hydrogène ou l’écoulement d’un fluide, mais à une connaissance qui fait partie des grands mythes humains. L’enjeu émotionnel est important. Quelqu’un qui n’a pas de culture scientifique n’a pas de raison de croire plus à ce que dit la science, qu’à ce qui dit la religion. Ne connaissant pas la différence dans la constitution du savoir, il se trouve confronté à un choix sans argument.

Or, comme la religion apporte des croyances qui sont bien plus agréables que la science (qui consolent, qui flattent), il est plus avantageux de croire à la religion. Par exemple dans le cas qui nous occupe, créationnisme versus évolutionnisme, il est évident qu’il est bien plus valorisant de se sentir créé par Dieu, que de se considérer comme issu d’une branche phylogénétique quelconque. De plus, les créationnistes contemporains ne se contentent pas d’opposer un mythe à un autre, ils essayent de s’approprier le prestige de la science en singeant ses procédés d’exposition. Du coup, dans la forme, les deux thèses se ressemblent.

Le créationnisme prend une forme absolue défendant une conception miraculeuse, divine de l’origine de la vie, à partir d’une lecture revendiquée comme littérale des textes sacrés. La démarche scientifique est contestée, moquée, sur la base d’une argumentation jugée supérieure des textes sacrés. Il prend aussi une forme accommodante consistant à admettre les acquis scientifiques reconnus, pourvu que ceux-ci concordent avec les divers éléments de la création décrits dans les livres religieux.

Créationnisme et climatosepticisme sont liés. Marie Violette Bernard dans un article sur le choix des manuels scolaires au Texas note que la remise en cause de la théorie de l’évolution s’accompagne « d’un climato-scepticisme en béton armé. Un membre du comité d’examen, Ray Bohlin, estime ainsi qu’il n’existe aucune preuve que le climat a changé ces dernières années ou que l’homme est responsable d’une telle évolution. Et de préciser, dans l’hypothèse où cette théorie serait valable : « Nous n’avons aucune idée des effets du réchauffement climatique sur la diversité des espèces. Le texte suppose que notre écosystème pourrait être perturbé, ce que nous ne savons tout simplement pas pour l’instant » (lepoint.fr/monde/texas-quand-des-enseignants-creationnistes-jugent-les-manuels-scolaires-13-09-2013-1730798_24.php).

Mais il y a plus. Certains débats entre créationnistes et évolutionnistes,  ne sont guère convaincants. On trouve souvent les mêmes arguments, les uns disant qu’ils sont vrais, les autres qu’ils sont faux. Pour les uns, les fossiles témoignent de la transformation des espèces, car on voit bien la filiation d’un fossile à l’autre et pour les autres les mêmes fossiles sont la preuve d’une simple succession. Pour les uns, il a y une complexification croissante des espèces, pour les autres, si l’on regarde chaque plan de base séparément, les types primitifs ne sont pas plus simples que les autres. Il n’y a pas de discussion argumentée, mais des interprétations opposées qui s’affrontent. Peut-il en être autrement, puisque pour se forger une idée probante dans ce domaine, il faudrait une formation scientifique longue et une pratique personnelle de la discipline que la plupart des personnes ne peuvent avoir.

5. Postmodernité et déqualification de la science

La sociologie des controverses scientifiques a été instrumentalisée par les promoteurs d’une dé-différenciation des sciences par rapport aux autres discours et pratiques. Les tenants du constructivisme radical veulent faire croire que la science est un espace agonistique non spécifique et réduisent les controverses à de simples polémiques (des débats non contraints par les faits et des règles de raisonnement). Cette manière de voir qui date des années 1980 s’inscrit dans l’idéologie générale postmoderne de déconstruction, transgression des frontières et d’effacement des différences.

Le débat est biaisé par une fausse opposition telle qu’on la trouve défendue par Tomaso Venturini : « The recent proliferation of controversies derives from these two parallel movements: – the failure of the long-established strategy of silencing public debate through the supposed harmony of science -the raise of the new strategy of silencing public debate by drowning it in talk-shows’ cacophony. We will call positivism the first strategy and relativism the second ». (Cours Scientific humanities, Science Po, Paris, 2015). J’ajouterai que l’autorité même de la science est contesté par le relativisme.

En vérité, contrairement à ce que dit Venturini, la première alternative n’a rien a voir avec le positivisme (voir l’article le positivisme dans les sciences), c’est une stratégie sociale qui instrumentalise la science pour escamoter le débat et la seconde est un relativisme assez particulier, exacerbé, qui utilise le brouillage dans le même but. La critique sur l’absence de débat est elle-même brouillée par l’emploie de termes dont la signification est imprécise ou malvenue.

Le bon procédé pour un vrai débat serait de développer un savoir sur la manière dont la connaissance scientifique est constituée comparativement à la manière dont les croyances idéologiques et religieuses sont adoptées. Ainsi chacun pourrait comprendre la différence dans la validité des résultats. C’est ce que l’on appelle l’épistémologie. La différence dans la manière de constituer le savoir est énorme.  Pour la science, ce sont des procédures de confrontation réaliste au monde et, pour la religion, il s’agit d’imagination et d’idéalisation du monde à caractère métaphysique, transmises par la tradition. Développer la connaissance de la différence entre les deux devrait être une affaire d’enseignement public. Malheureusement un tel enseignement n’existe qu’à l’université et encore est-il assez restreint. De plus la postmodernité, pour des raisons obscures, s’est employée à disqualifier la connaissance scientifique en négligeant les conséquences de cette attitude.

Conclusion

Ces considérations nous amènent à une conclusion pessimiste : l’opinion publique n’a pas les moyens de juger avec pertinence des controverses scientifiques. Elle y est mal préparée et il existe très peu d’instances indépendantes pour lui apporter les connaissances et l’argumentation utiles pour juger de manière pertinente et objective des controverses. L’opinion publique est constamment entraînée dans des mouvements idéologiques, plus ou moins pilotés par des intérêts politiques, religieux et économiques. La philosophie doit se démarquer de l’idéologie et en montrer les limites et les dangers.

 


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