Penser le réel

Pour une ontologie pluraliste

Le concept de réel suppose une existence autonome du monde ; il affirme que cette existence est solide (réelle), qu’elle est indépendante de l’homme et finalement constitue la butée des connaissances empiriques, qui doivent s’y conformer. Partant de là, quelle conception du réel, c’est-à-dire quelle ontologie peut-on proposer ?

Pour citer cet article:

JUIGNET Patrick. Penser le réel. Philosophie et connaissance [en ligne]. 2016. https://philosophie.site/2016/02/21/le-reel/ 


PLAN

  1. Comment accéder au réel
  2. Quelle ontologie proposer ?
  3. Une ontologie minimale et pluraliste

1/ Comment accéder au réel ?

Une possibilité semble exister

Les faits se donnent par l’expérience, alors que le réel et ses modes d’existence ne peuvent qu’être conçus à titre abstrait. Cette distinction étant faite, on comprends qu’il serait erroné d’appliquer sans précaution les concepts par lesquels nous comprenons la réalité, au réel lui-même. Si une extension inconsidérée des concepts est à bannir, faut-il pour autant s’en tenir uniquement aux connaissances empiriques et laisser l’existence à son mystère ?

Nous aurions tendance à répondre non, car il existe une possibilité de penser le réel grâce à la réalité. En effet les deux sont indissociables et nécessairement interdépendants. En exploitant cette interaction, il devient possible de faire des hypothèses sur le réel (à partir de nos connaissances sur la réalité). Ce qui existe de manière indépendante, le réel, marque nécessairement la réalité et cette marque nous donne des indications sur lui.

Il y a deux raisons pour penser ainsi :

– Il n’y a aucun motif à supposer une coupure entre les deux, ce qui impliquerait une dichotomie du monde. Au-delà du factuel, les modes d’existence ne sont pas des arrière-mondes, ils ne correspondent à aucune surnature, ni à des noumènes idéaux, mais simplement à ce qui fondamentalement est.

– L’expérience (et en particulier sa forme  scientifique) bute sur quelque chose qui lui est extérieure. Cette résistance de la réalité ne vient pas de nous, mais de ce qui existe indépendamment de nous.

On ne peut décider du réel a priori, mais par contre, il est possible de le concevoir à partir des divers registres de la réalité que nous réussissons, tant bien que mal, à connaître. Une ontologie prudente appuyée sur la réalité est envisageable. Notre projet sera donc de proposer une conception du réel en s’appuyant sur les connaissances empiriques (scientifiques) et leur évolution historique. Une telle conception ne peut venir que d’une extension prudente des concepts scientifiques.

Le refus de l’ontologie

Si on admet l’existence d’un réel indépendant, on peut décider de s’abstenir d’en parler. Cette position est tout à fait respectable et elle a été adoptée par le positivisme, par l’agnosticisme ontologique inspiré de Kant. Cette attitude a deux motivations. L’une vient de l’idée kantienne d’un « en soi » radicalement inconnaissable, ce que nous contestons. L’autre vient d’une prudence épistémologique imposant de ne s’en tenir qu’aux faits, certes respectable, mais un peu excessive. Cette critique de la critique nous pousse à admettre la possibilité d’une ontologie, tout en reconnaissant sa difficulté et donc la grande prudence qui s’impose.

Ce prudent agnosticisme est rarement respecté, car il y a souvent une ontologie sous-jacente dans les sciences et dans la plupart des philosophies. Si elle est niée, ou méconnue, elle agira en sous-main pour infléchir les recherches. L’explication de la réalité n’est (presque) jamais le seul principe des connaissances (philosophiques ou scientifiques) telles qu’elles se font ; elles comportent toujours également un présupposé sur le réel, plus ou moins méconnu ou masqué.

Différencier ontologie et métaphysique

Notre projet d’une ontologie prudente, s’oppose à celui d’une métaphysique qui ne l’est pas. Nous avons vu ailleurs (Critique de la métaphysique) que si le terme de métaphysique était sémantiquement acceptable, la littérature qui s’est développée en son nom ne l’est vraiment pas.

Une grande partie de la métaphysique est fantastique car elle porte sur l’au-delà, et au delà du monde, il n’y a rien. La totalité ne laisse pas de reste qui serait surnaturel. Il s’ensuit corrélativement que la métaphysique comme connaissance d’un au-delà du monde est une pure fiction. La vision traditionnelle d’une nature sur laquelle porteraient les sciences empiriques et d’un au-delà de la nature, une surnature, accessible par la métaphysique constitue un croyance infondée. Il y a seulement un monde et les discours sur un au-delà du monde sont des fictions.

Nous récusons aussi la métaphysique rationnelle, car n’y a pas de raisonnements ou d’intuitions qui nous permettraient de penser directement l’être. En procédant ainsi on va vers des domaines transcendantaux. Les illusions d’une telle prétention ont été mises en évidence par Kant. Les Prolégomènes et la Critique de la raison pure montrent que penser l’être et statuer sur sa nature a priori, produit des affirmations invérifiables et aporétiques. Contrairement à ce que Claudine Tiercelin a pu dire lors de sa leçon inaugurale du Collège de France (« Métaphysique et philosophie de la connaissance » – 5 mai 2011), la métaphysique n’est pas « coextensive de l’ontologie ». La métaphysique déborde l’ontologie en prétendant dire de manière abstraite l’être, sans passer par la médiation d’une connaissance fondée de la réalité.

Ontologie générale et locale

On pourrait distinguer (l’idée est de Hegel) une ontologie générale qui chercherait à identifier les principes de l’être et des ontologies particulières qui s’occuperaient de secteurs précis en s’appuyant sur les sciences empiriques. Martin Heidegger reprend cette opposition sous les termes de « ontique » et « ontologie ». Signalons aussi que pour Markus Gabriel (Gabriel M., Pourquoi le monde n’existe pas, Paris, J-C Lattès, 2014, p. 18.) ce qui est décrit par les sciences de la nature constitue l’univers et que l’ontologie porte sur le monde qui, lui, excède l’univers (Ibid, p. 19.). Ce qui est au-delà de la connaissance empirique est immense mais spéculer sur cette immensité inconnue comme aiment à le faire les métaphysiciens n’est d’aucune utilité. Ce qui est connu par les sciences donne déjà un champ de réflexion si grand que personne ne peut prétendre en aborder plus qu’une infime partie.

2/ Quelle ontologie proposer ?

Une ontologie implicite

Nous avons vu dans un autre article (Une vision du monde) les deux manières de construire la réalité : la manière ordinaire et la manière scientifique. Cette dernière présente de meilleures garanties d’adéquation au réel et c’est donc à elle qu’il faut se référer si on s’intéresse au réel et que l’on cherche à s’en faire une idée.

Les connaissances scientifiques nous disent implicitement quelque chose sur le monde car si elles décrivent et expliquent la réalité empirique elle donnent ipso facto des indications sur le réel qui détermine la réalité. Ces considérations changent la question initialement posée qui devient : que peut-on affirmer sur le réel en s’appuyant sur les connaissances scientifiques modernes et sur leur évolution ? C’est en répondant à cette question que l’ontologie pourrait se renouveler

Or, nous constatons une diversité des domaines scientifiques et l’histoire nous montre une évolution des sciences qui investissent des champs de plus en plus diversifiés. La diversité des sciences et des champs de la réalité auxquelles elles s’intéressent laisse supposer une diversité du réel qui façonne les champs. À partir de là, on peut supposer qu’il y a une pluralité du réel. S’il faut donner un nom à ces formes distinctives du réel, nous les appellerons des champs du réel ou des modes d’existence. Ces champs sont tout simplement le référent qu’il faut donner aux différentes sciences, compte tenu de notre postulat réaliste de départ.

Nous proposons une ontologie générale qui tienne compte des découpes disciplinaires proposées par les sciences empiriques. Si l’on suit cette indication, automatiquement une ontologie plurielle se dessine, puisque les sciences produisent des distinctions dans le monde. C’est sur ces découpes que nous nous appuyons pour supposer une pluralité du réel.

Le réel est donc pluriel non homogène. L’image d’une stratification (la plus simple permettant d’imager le concept) n’est pas adaptée car il n’y a pas de superposition des modes d’existence du réel ni de séparation nette entre eux. Il s’agit plutôt d’un enchâssement, d’une inclusion. Cette ontologie, qui en reste à l’affirmation d’une pluralité du réel, permet un repérage, un balisage. Elle s’oppose au monisme et au réductionnisme. L’hypothèse de la pluralité du réel est cependant compatible avec celle de l’unicité du monde : il n’y a probablement qu’un monde diversement constitué.

La recherche d’une inspiration pour penser le réel

Comment donc expliciter ce réel pluriel ? Il existe quelques pistes.

Dans la pensée positiviste Auguste Comte a initié un courant non réductionniste. Pour passer d’un domaine de la réalité à l’autre, il ne suffit pas d’agréger les entités entre elles, il faut ajouter une « nouvelle dimension ontologique ». Daniel Andler (Philosophie des sciences, Paris, Gallimard, 2002), note que pour les auteurs positivistes non réductionnistes, chaque discipline fondamentale correspondrait à « une couche ontologique propre ».

De nombreux philosophes ont mis en avant l’idée de relation et d’organisation. Vers les années mille neuf cent vingt, les philosophes Samuel Alexander et Lloyd Morgan bâtirent une théorie connue sous le nom d’évolutionnisme émergent. Le monde se développerait à partir d’éléments de base grâce à l’apparition de configurations de plus en plus complexes. Lorsque la complexité franchit certains seuils, des propriétés nouvelles émergent et ce processus conduit à des niveaux d’organisation successifs. Selon Alexander, quatre niveaux principaux sont à distinguer dans l’évolution de l’univers : tout d’abord l’apparition de la matière à partir de l’espace-temps, puis l’émergence de la vie à partir des configurations complexes de la matière, puis celle de la conscience à partir des processus biologiques et enfin, l’émergence du divin à partir de la conscience.

D’une manière apparemment indépendante, une théorie des niveaux d’intégration (Theory of integrative levels) a été proposée par les philosophes James K. Feibleman et Nicolaï Hartmann au milieu du XXe siècle et, presque simultanément, par Werner Heisenberg en 1942. Cette vision du monde fut popularisée par Joseph Needham dans les années 1960. En associant les idées d’Auguste Comte sur la classification des sciences et les niveaux d’intégration, Joseph Needham a proposé une nouvelle classification des connaissances scientifiques. Il créa le Classification Research Group dont le travail aboutit à une augmentation du nombre de niveaux et de connaissances scientifiques y afférant.

Une vision du monde à la fois unifié, historique et régionale, se trouvait déjà chez Augustin Cournot à la fin du XIXe siècle (Matérialisme, vitalisme, rationalisme, Paris, Hachette, 1875) en qui on peut voir un précurseur de cette manière pluraliste de voir le monde.

Dans La valeur inductive de la relativité, Gaston Bachelard avance un réalisme de la relation à partir de la relativité. Il écrit :  » la relativité […] s’est constituée comme un franc système de la relation. Faisant violence à des habitudes (peut-être à des lois) de la pensée, on s’est appliqué à saisir la relation indépendamment des termes reliés et à postuler des liaisons plutôt que des objets, à ne de donner une signification aux membres d’une équation qu’en vertu de cette équation, prenant ainsi les objets comme d’étranges fonctions de la fonction qui les met en rapport ». (Bachelard G., La valeur inductive de la relativité, Paris, Vrin, 1929, p. 98.)

Sous la plume de Pierre Auger, dans un article intitulé « Le nouveau visage de la science » on peut lire : Une orientation a été prise dans la science du XXe siècle qui pourrait être caractérisée par la notion de structure. « Les études de structure, ont atteint au fur et à mesure des améliorations techniques des niveaux de plus en plus profonds […] Les corpuscules les plus fondamentaux sont eux-mêmes soumis à l’analyse structurale » (Auger P., « Le nouveau visage de la science », in La science contemporaine, t 2., le XXe siècle, Paris, PUF, 1964, p. 10.).

En physique la non-séparabilité quantique a poussé à adopter un point de vue structuraliste car elle contredit l’idée d’un fondement de type atomiste : une quantité de substance localisable dans l’espace temps et ayant des propriété intrinsèques. Il est alors plus cohérent de soutenir une ontologie des relations, c’est-à-dire un réalisme structural. Le réel physique est vu comme « un réseau de relations concrètes entre des objets qui ne possèdent pas d’identité intrinsèque » dit Michael Esfeld (Esfeld M., Philosophie des sciences, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires Romandes, 2009, p. 152-153.). Ce qui est intéressant et que nous reprenons à notre compte, c’est que cette doctrine rejette la vision traditionnelle selon laquelle les éléments auraient une priorité ontologique par rapport aux relations.

Lorsqu’il part « à la recherche du réel », Bernard d’Espagnat suggère que si la science réussit à expliquer la réalité avec constance, on puisse l’attribuer « à l’existence d’une réalité indépendante, structurée, dont les structures auraient précisément pour conséquence cette réussite » (d’Espagnat B., À la recherche du réel, Paris, Bordas, 1981, p. 15.).  Cette réalité indépendante étant ce que nous nommons le réel. Ces différents auteurs  ont déplacé le curseur ontologique de la substance vers la relation et l’interaction, les formes organisées, en tant qu’elles se stabilisent et sont identifiables (ce qui est nommé structure).

Gilbert Simondon distingue réel et réalité : « Comme nous ne pouvons appréhender la réalité que par ses manifestations, c’est à dire lorsque les changes, nous ne percevons que les aspects complémentaires extrême ; mais ce sont les dimensions du réel plutôt que le réel que nous percevons ; nous saisissons sa chronologie et sa topologie d’individuation sans pouvoir le saisir le réel pré-individuels qui sous-tend cette transformation. Comme nous ne pouvons appréhender la réalité que par ses manifestations, c’est-à-dire lorsqu’elle change, nous ne percevons que les aspects complémentaires extrême ; mais ce sont les dimensions du réel plutôt que le réel que nous percevons ; nous saisissons sa chronologie et sa topologie d’individuation sans pouvoir le saisir le réel pré-individuel qui sous-tend cette transformation » (Simondon G. , L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Jérôme Milon, 2005, p.150-151). L’ontologie génétique de Simondon peut s’interpréter comme un émergentisme anti-substantialiste, ce qui correspond à l’orientation que nous allons développer grâce au concept d’organisation.

Tenter l’utilisation ontologique du concept d’organisation

Ces travaux mettent l’accent sur l’idée de relation, de structure et d’organisation. Des formes d’organisation sont retrouvées partout dans la réalité, mises en évidence par toutes les connaissances scientifiques. Tous les composants connus du monde, les particules, les atomes, les molécules, les cellules, les organes, les individus, les sociétés, s’assemblent selon une forme et un ordre défini : une organisation. La physique nous apprend  que l’organisation est liée au couple énergie/entropie. Toute production et maintien d’une organisation va contre la tendance entropique et demande de l’énergie pour se maintenir. Se maintenir implique de persister dans l’espace ou le temps ou un espace-temps.  Les astrophysiciens contemporains supposent que l’univers doit trouver la ressource suffisante à maintenir le déséquilibre thermodynamique qui permet sa complexification progressive.

A partir de ces considérations peut-on supposer que ce qui existe indépendamment et se manifeste dans la réalité, c’est-à-dire le réel, soit lui-même architecturé ?

L’abord empirique donne l’idée que la réalité n’est pas amorphe et continue, mais discontinue et architecturée. Cette diversité se manifeste dans les formes et propriétés empiriques étudiées par les diverses sciences. On peut supposer que c’est la trace des modes d’organisation du réel qui sont progressivement mises en évidence par les connaissances scientifiques. Les sciences trouvent leur identité d’être les connaissances appropriées aux grands types d’organisations du réel. Le concept d’organisation du point de vue ontologique explique aussi bien la persistance dans le temps des divers types de réalités que les évolutions du monde à long terme. Tant que dure une forme architecturée du réel, on constatera des effets répétitifs et constants dans la réalité.

L’idée d’une émergence de modes d’organisations de complexité croissante dans le monde est intéressante pour comprendre la différenciation constatée. Les structures/organisations sont a priori en nombre illimité et l’on peut en supposer autant qu’il est nécessaire. L’idée de mode d’organisation donne une liberté à la pensée car c’est une idée ouverte et sans contenu précis. Il faut pour chaque domaine de recherche définir les composants et la forme de cette organisation, ses propriétés. C’est une perspective ontologique dans laquelle l’accent est mis sur les relations, interactions, la composition et la dynamique.

Le concept ontologique d’organisation-architecturation désigne les formes stables d’existence qui produisent un type de déterminisme dans un champ limité de la réalité. Ce déterminisme est repérable par des lois ou des récurrences dans étudié par la science qui s’intéresse à ce champ de le réalité. Tous les niveaux d’organisations ou modes d’être ne sont pas du même type et il n’y a pas nécessairement des lois universelles à tous les domaines. Au contraire, c’est concomitamment à une régionalisation du monde que l’idée est intéressante. Selon la région considérée, le type d’organisation est différent.

Un mode d’existence explique la persistance dans le temps de ce que nous constatons dans la réalité : ce sont les effets d’un niveau organisationnel stable d’un degré de complexité. Tant que dure une organisation (de l’atome à l’individu vivant), on constatera des effets répétitifs et constants. Cette conception suppose à la fois une architecturation et du changement concernant le réel. Supposer un réel multiple et en évolution, va à l’encontre d’une fixité, d’une persistance à l’identique d’une substance uniforme. La pluralité du réel n’est pas posée a priori mais conçue a posteriori à partir de l’état actuel des différentes sciences empiriques. Actuellement les concepts d’émergence et de mode d’organisation/intégration permettent de penser la différenciation ontologique du monde dont atteste la différenciation épistémologique des sciences. On aboutit ainsi à l’idée d’une pluralité ontologique. Notre ontologie est minimaliste et pluraliste.

3/ Une ontologie minimale

Le réel a longtemps été l’apanage des physiciens ou des métaphysiciens. Des premiers nous dirons qu’ils en donnent une vue limitée, correspondant à leur domaine, et les seconds une vision fantaisiste. On peut convoquer, pour penser le réel, un autre personnage abstrait – plus intéressant – qui serait l’ensemble des sciences empiriques et leur évolution. Elles procèdent à  de grandes découpes qui indiquent une pluralité des formes d’existence dans le monde, chacune possédant un degré d’autonomie par rapport aux autres. Ces découpes de la réalité laissent supposer que le réel est lui même différencié. Ces champs du réel sont en continuité et ils procèdent les uns des autres. Nous en soupçonnons l’existence car les diverses sciences empiriques qui se sont constituées s’y confrontent en s’adaptant aux déterminations que chaque champ du réel impose aux différents champs de la réalité.

Le monde est unique, mais le réel qui le constitue n’est pas homogène. Par émergence, des différenciations se sont créées, des modes d’être différents, non réductibles les uns aux autres, sont apparus. Très grossièrement, ce sont les domaines quantique, physique, chimique, biologique, psychologique et social. Cette différenciation n’a rien de fixe et définitif et elle est a priori susceptible de changer si nos connaissances évoluent.

Voyons les critères de différenciation :

– le déterminisme qui règne à chaque niveau du réel n’est pas le même,

– les faits qui manifestent chaque niveau ont des caractères très différents,

– ces faits ne sont pas connaissables selon les mêmes méthodes, ni régis par les même lois.

La manière la moins triviale de décrire les formes du réel est de les considérer comme des modes d’organisation. Mais on ne peut rien en dire de plus sans entrer dans des spéculations invérifiables. On dira que la montagne accouche d’une souris. À quoi bon ce long développement pour dire si peu ? Nous rétorquerons que la vertu de cette ontologie réside précisément dans son caractère minimaliste. Nous appliquons le principe philosophique selon lequel, ce sur quoi on ne peut rien dire, il faut le taire.

Cette ontologie a des conséquences plus importantes pour les sciences humaines et sociales que pour les autres connaissances. Avec elle, le dualisme des substances disparaissant, le clivage entre sciences de la nature, sciences de l’esprit et science sociale, s’estompe. La pluralité ontologique pousse à identifier les modes d’existence et à les étudier avec les méthodes appropriées sans les opposer car elle légitime la diversité des sciences et en particulier celles s’intéressant au complexe : biologie, psychologie, sociologie. Elle pousse aussi à l’interdisciplinarité, afin de chercher les processus d’émergence qui se trouvent à la charnière des domaines de recherche. Concernant l’homme, ce pluralisme impose la réfutation du cartésianisme et conduit à considérer un homme pluriel plongé dans un monde pluriel, auquel il participe sans pouvoir prétendre à une extériorité, un homme enchâssé dans la diversité du réel.

 

Bibliographie

Andler D., Philosophie des sciences, Paris, Gallimard, 2002.
Auger P., « Le nouveau visage de la science », in La science contemporaine, t 2., le XXe siècle, Paris, PUF, 1964.
Bachelard G., La valeur inductive de la relativité, Paris, Vrin, 1929.
Esfeld M., Philosophie des sciences, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires Romandes, 2009.
Espagnat B., Une incertaine réalité, Paris, Bordas, 1985.
Gabriel M., Pourquoi le monde n’existe pas, Paris, J-C Lattès, 2014.
Tiercelin C., Leçon inaugurale du Collège de France, « Métaphysique et philosophie de la connaissance », 5 mai 2011.
Scubla L., «  Les sciences cognitives les sciences sociales et la matérialisme » in Introduction aux sciences cognitives, Paris, Gallimard, 1992.
Simondon G. , L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Jérôme Milon, 2005.


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