Étude et classification des sciences

Vous trouverez ici les lignes directrices de la méthode d’étude des sciences utilisée dans Philosophie et connaissance, ainsi que la classification sommaire qui en découle.

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Étude et classification des sciences.  Philosophie et connaissance [en ligne]. 2016. https://philosophie.site/2016/05/05/etude-classification-sciences/


PLAN

  1. La méthode d’étude
  2. La classification adoptée

1. La méthode d’étude proposée

Quelques références

Le concept de « paradigme » a été précisé par Thomas Kuhn sept ans après la première édition de son ouvrage et il a proposé alors un second terme, celui de  « matrice disciplinaire ». Thomas Kuhn distingue trois composants dans la matrice disciplinaire : 1/ les lois scientifiques et leur formalisation, 2/ les procédés heuristiques et la conception du monde, 3/ les croyances qui tiennent le groupe de chercheur ensemble. Puis, il a défini ce qui correspondait mieux à son appellation initiale de  « paradigme »  : c’est le rôle joué par les solutions et les méthodes de travail déjà trouvées, considérées comme valides et qui servent de modèle au sein de la discipline considérée.

On doit à Michel Foucault le concept d’épistémè. Il sous-entend que tout auteur savant de la période considérée, qu’il en soit conscient ou pas, raisonne à partir de concepts et d’une vision du monde qui définissent des problématiques obligées. Décrire une épistémè, c’est retrouver et résumer la cohérence de ces manières de penser qui saturent l’espace intellectuel. L’épistémè ainsi conçue associe un ensemble de notions, principes, concepts, méthodes, qui s’épaulent et se répondent.

Gaston Bachelard a mis en évidence l’activité de construction propre à la démarche scientifique. La science, dit-il, « réalise ses objets sans jamais les trouver tout à fait, elle ne correspond pas à un monde à décrire, mais à un monde à construire » (La formation de l’esprit scientifique, Paris, Alcan, 1934). Cette conception a été reprise par Georges Canguilhem. « La nature n’est pas elle-même découpée et répartie en objet et phénomènes scientifiques. C’est la science qui constitue son objet » (Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968).

La saisie globale d’une science

Appuyé sur les idées de Bachelard, Kuhn et de Foucault, on peut identifier un ensemble de traits permettant de caractériser une connaissance, ensemble qui permet de dire si elle est scientifique ou pas et de quelle manière, car il y des différences notables d’une science à l’autre. Ces grands traits qui permettent de l’identifier sont le socle sur lequel se construit la connaissance. Nous le nommons socle épistémique.

Ce socle correspond aux présupposés philosophiques sur lesquels est assis l’édifice scientifique et qui le structure. Il se définit par différents aspects :

  • les grands principes qui la conditionnent
  • la conception ontologique du réel
  • le référent et l’objet de la connaissance
  • la gnoséologie (la manière de connaître, les choix théoriques)
  • la méthode ou pragmatique (la conduite de l’expérience)
  • le récit philosophique général qui en découle

Voyons les successivement.

Les grands principes sont des idées générales qui conditionnent la démarche de connaissance, comme le déterminisme, l’absence d’interventions surnaturelles, la rationalité, etc.

Pour décrire une science, notre regard doit se porter sur les présupposés concernant le réel c’est-à-dire l’ontologie (implicite ou explicite) qui la guide.  Ce sont les idées sur l’existence et la constitution du réel en soi. Les présupposés ontologiques sont premiers, au sens où ils influent sur l’ensemble de la connaissance. Malgré cela, ils sont souvent ignorés, car transmis implicitement comme des évidences.

Le référent est le point de départ d’une science, la partie de la réalité abordée grâce à une méthode nouvelle et pertinente. Il se transforme en objet de science lorsque la connaissance se développe lors des activités de recherche. L’objet constitue le cœur de la recherche et sa spécificité. Bachelard considère à juste titre que l’objet d’une science est construit (et même reconstruit plusieurs fois au cours des évolutions scientifiques). Un même référent peut donner lieu à plusieurs objets de recherche.

Ensuite, il faut décrire les idées qui orientent la théorisation. Ce sont les principes gnoséologiques qui règlent le raisonnement et guident la manière de théoriser. Ils indiquent si l’on doit penser de manière causale ou légaliste, de manière analytique ou synthétique, si l’on doit utiliser la logique ou les mathématiques, etc. Ils sont plus généraux que les lois scientifiques,  leur formalisation et les procédés heuristiques reconnus dont ils contribuent à guider l’élaboration. Puis vient la description du type de théorie au sens précis et rigoureux du terme (les théories varient selon leur forme et leur degré de formalisation).

On doit s’intéresser à la méthode ou pragmatique au sens restreint de l’ensemble des pratiques régulées mise en oeuvre. Il s’agit des procédures et des techniques qui encadrent l’expérience et produisent les faits scientifiques, ce qui permet l’observation et surtout l’expérimentation. Les procédures ont pour but de donner une positivité, une objectivité, aux faits. Dans l’idéal, la méthode permet de faire surgir des faits assurés, collectivement contrôlables et potentiellement reproductibles et les relie de manière univoque à la théorie de façon à pouvoir la tester empiriquement. La méthode ou pragmatique se définit par c’est l’ensemble des pratiques régulées qui font l’objet d’un apprentissage au sein de la communauté scientifique, qui concerne la mise au point de dispositifs et protocoles expérimentaux mais aussi et y compris d’apprentissages sur le plan perceptif, gestuel, et technique.

Enfin, toute science s’intègre et contribue à un récit philosophique, une conception cohérente du monde, qui la dépasse sans pour autant être métaphysique. Cette synthèse découle des connaissances mais en même temps fait retour pour les unifier. Cela correspond à ce que Thomas Kuhn a identifié comme la conception et les croyances sur le monde.

Ces divers aspects réunis (et d’autres si nécessaire) permettent la description du socle fondateur d’une science ou de diverses sciences. Ce sont des catégories à usage descriptif mais aussi critique. Toute connaissance savante, à vocation scientifique, peut être interrogée sur chacun de ces aspects pour voir comment elle se situe vis-vis d’eux, quelles inflexions elle leur donne eu égard à la partie du monde considérée par cette science.

Cet ensemble de traits épistémiques (épistémologiques et ontologiques) permet de caractériser une connaissance. Il s’agit d’un outil pour la philosophie des sciences qui donne une vue d’ensemble de la connaissance auquel on l’applique. Il permet aussi de porter un jugement de démarcation entre science et non science. On peut appeler le résultat socle épistémique, car on identifie ainsi les aspects épistémologiques et ontologiques fondamentaux sur lesquels toute connaissance scientifique est bâtie.

2. La classification

Comme toute classification, celle qui est proposée dépend des critères adoptés dont le choix est contingent. La classification proposée distingue trois grands domaines d’études scientifiques : les sciences formelles, les sciences empiriques et les sciences appliquées.

Les critères de choix et de classification

Nous avons exclu les savoirs normatifs, législatifs,  moraux, idéologiques et religieux. Sont inclus dans la classification et considérées comme sciences les connaissances rationnelles dotées de moyens théoriques et pratiques de validation et de réfutation.

La classification dépend des critères adoptés, mais aussi de ceux que nous n’utilisons pas car ils ne sont pas jugés pertinents.

  • Ont été adoptés : la nature de l’objet, le type de validation de la connaissance, la finalité explicite ou implicite du savoir proposé.
  • Sont récusés : l’opposition entre nature d’un côté et non-nature de l’autre, quelle que soit l’appellation.

La classification proposée concerne les domaines d’études scientifiques pris globalement. Ils se composent des diverses sciences spécialisées avec leurs méthodologies propres. On peut distinguer trois grands domaines d’études scientifiques comportant chacun diverses disciplines spécialisées, celui des sciences formelles, celui des sciences empiriques et celui des sciences appliquées.

Les sciences formelles

Leur critère de validité est interne, elles sont  autoréférentielles, leur objet est le formalisme lui-même et leur finalité consiste dans l’exploration des possibilités du formalisme.

Trois domaines connexes sont individualisables :

  • Logique
  • Mathématique
  • Informatique théorique

Les sciences empiriques

Leur critère de validité est externe, elles sont hétéroréférentielles, leur finalité est la connaissance du monde. Leur objet varie selon le domaine exploré, c’est-à-dire la partie du monde prise en considération selon une méthode appropriée. Des domaines apparaissent selon la taille du (microscopique au macroscopique) et la complexité des systèmes étudiés (du simple au complexe) et différentes sciences se sont individualisées au fil du temps :

  • Physique quantique
  • Physique classique
  • Chimie et biochimie
  • Sciences biologiques
  • Sciences de l’homme
  • Sciences de la société

Parmi les sciences empiriques, certaines sont plus « fondamentales », car elles interrogent la constitution du réel, et d’autres plus « pragmatiques » car elles s’intéressent aux conséquences observables. Ainsi, parmi les sciences biologiques certaines explorent l’organisation constitutive du vivant (la biologie moléculaire) d’autres décrivent les animaux et leur évolution (la zoologie). La physique dans ses aspects fondamentaux explore la constitution atomique ou de manière plus pratique décrit les effets macroscopiques concrets (la mécanique).

Les sciences appliquées

Ce sont des sciences qui ont un but pratique. Leur critère de validité est la réussite de leur action, qui est aussi leur finalité. Leur objet est mixte, désigné de manière pragmatique et il demande généralement le rassemblement de plusieurs disciplines pour être abordé. Elles proposent une connaissance et une gestion dans un cadre arbitrairement fixé.

  • Médecine
  • Agronomie
  • Ingénierie
  • Robotique
  • Économie
  • et les autres ….

Le but de cette classification n’est pas de faire un catalogue des sciences existantes, mais de proposer des repères donnant une intelligibilité sur le type de science concernée.

Bibliographie :

Bachelard G. La formation de l’esprit scientifique, Paris, Alcan, 1934.
Canguilhem G., Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968
Foucault M., Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966.
Foucault M., L’archéologie du savoir,  Paris, Gallimard, 1968.
Kuhn Th., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1970.

 


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