Qu’est-ce que la science ?

Nous interrogerons la science (au sens contemporain du terme), avec pour projet d’en donner une définition simple, puis nous essaierons de montrer en quoi les résultats des études scientifiques sont crédibles et apportent un savoir intéressant. Les sciences étant multiples, c’est à l’attitude scientifique vis-à-vis du monde que nous nous intéresserons.

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Qu’est-ce que la science. Philosophie et connaissance [en ligne]. 2016. https://philosophie.site/2016/05/05/la-science/


PLAN

  1. Une volonté de connaître et des moyens adaptés
  2. Une connaissance qui se dote de garanties
  3. La science apporte un savoir sur le monde
  4. La science évolue, elle a une histoire
  5. La science interagit avec la société

 

1. Une volonté de connaître et des moyens adaptés

 La science répond à une volonté de connaître le monde. Cette première indication peut paraître simpliste, mais elle constitue un critère essentiel qui, d’emblée, départage la science d’activités qui ont des finalités différentes, telles que légiférer sur la société, enjoliver la réalité, donner de l’espoir, reproduire les traditions, prescrire des conduites, endoctriner les foules, véhiculer des opinions. Le droit, l’art, la religion, l’idéologie, ne cherchent pas à connaître le monde, mais à modifier les conduites et les façons de penser.

Mais la volonté ne suffit pas, il faut aussi qu’elle puisse réussir. Cette volonté, à un moment donné de l’histoire, vers le XVIIe siècle, s’est dotée des moyens appropriés pour réussir. Des historiens et philosophes (Alexandre Koyré, Herbert Butterfield, Thomas Kuhn) ont parlé de « révolution scientifique » pour noter l’apparition de cette nouvelle manière de connaître. Précédemment l’intention existait mais les hommes des époques précédentes n’avaient pas les moyens de leur ambition.

Cette association entre la volonté de connaître et les moyens appropriés ne se fait pas nécessairement. De nos jours, les moyens sont disponibles, mais certains ne veulent pas les employer et préfèrent les croyances. Inversement des personnes ont mis en œuvre ces moyens alors que rien à leur époque n’y poussait. Ainsi, Copernic, Galilée, Kepler, Newton, ont appliqué des raisonnements rationnels et mathématiques,  alors que la religion, l’astrologie, et la magie étaient censées dire le vrai. Il faut certes des moyens appropriés, mais aussi une rigueur et une force de caractère, qui poussent à les employer.

L’appétit d’un savoir véritable n’est pas unanimement partagé. Nombre d’individus y sont indifférents, d’autres préfèrent se fier à un dogme rassurant, seuls quelques-uns assument la responsabilité d’une  connaissance affrontant authentiquement la réalité. L’histoire montre que la volonté de connaître n’a pas toujours été portée socialement. Elle peut être interdite ou combattue politiquement. Dans certaines cultures il est interdit de connaître de façon autonome, car les mythes religieux sont déclarés vérités absolues.

Il serait trop long de détailler comment s’opère cette association entre la volonté de connaître et l’utilisation des moyens appropriés, aussi nous nous contenterons de noter qu’elle peut exister. Lorsque cette association singulière se produit, la connaissance scientifique se constitue. La science naît d’une volonté de connaître vraiment, authentiquement et efficacement le monde lorsque cette volonté trouve le moyen de sa réalisation. Cette association est à la fois individuelle et collective (sociale) :

– Cette volonté est individuelle, en ce sens que certaines personnes sont habitées par une curiosité qui les pousse à rechercher honnêtement une connaissance authentique, non biaisée, et donc à renoncer aux chimères de toutes sortes que bâtissent les autres hommes. Sans cet aspect psychologique, aucune science ne peut s’édifier.

– Cette volonté devient collective, lorsque la science est intégrée dans la culture. À partir du XIXe siècle en Occident la mise en œuvre des sciences a été systématique grâce à des institutions spécifiques dotées de moyens importants. Il s’est alors produit une dynamique sociale qui a entraînée de nombreuses personnes dans cette quête ainsi qu’un contrôle collectif de l’adéquation des moyens utilisés afin de connaître le monde.

On peut attendre de la science qu’elle apporte à l’humanité une connaissance réaliste et solide du monde, autant que faire se peut au regard de son évolution. On peut attendre qu’elle réponde efficacement à la volonté de connaissance authentique du monde qui anime certains hommes, par opposition aux réponses chimériques et illusoires données par d’autres savoirs. Nous allons maintenant réfléchir à quels critères doit satisfaire un savoir pour être une science.

2. Une connaissance qui se dote de garanties

La connaissance scientifique suit des principes

Le qualificatif « scientifique » a trait à la qualité de la connaissance et donc à la manière de la constituer. La science vise à constituer une connaissance vraie et efficace et, pour atteindre ce but, elle se soumet à des contraintes spéciales et difficiles à mettre en œuvre. Les moyens à appliquer pour garantir l’authenticité de la connaissance sont assez complexes et ils doivent répondre à des exigences de deux types : la validité interne (cohérence, rationalité) et la vérification empirique (l’établissement d’un rapport particulier à la réalité).

La manière de réaliser ces exigences varie d’une science à l’autre mais au minimum la science demande une expression claire et un raisonnement rationnel, la confrontation au réel par des expériences contrôlées, l’acceptation des démentis qu’ils soient théoriques ou pratiques. Elle se différencie donc des savoirs qui prétendent se passer de l’ensemble de ces garanties et veulent s’imposer dogmatiquement.

Tout n’est pas bon pour constituer un savoir scientifique comme le prétend Feyerabend ! Tous les procédés ne peuvent apporter une connaissance intéressante et efficace et certainement pas les mythes ou la sorcellerie, comme il l’affirme. Même s’il a raison de s’élever contre une épistémologie excessivement normative, l’attitude contraire qu’il adopte comporte un danger bien plus grave, celui de faire perdre confiance dans le seul procédé qui apporte (ou vise à apporter) la garantie d’une connaissance véritable.

Ces principes ont pour effet, comme le dit Ernst Mach, « l’adaptation de la pensée à un champ d’expérience définie » (Mach E. , The analysis of sensation (1887), traduction Angèle Kremer-Marietti).

La connaissance scientifique prend une forme repérable

On peut analyser la connaissance scientifique selon quatre concepts très généraux, celui de référent, celui d’objet, celui de gnoséologie ou théorie, celui de méthode ou pragmatique. Une connaissance à laquelle il manque certains de ces constituants n’est pas une science.

Le référent  est le point de départ d’une science, la partie du monde abordée grâce à une méthode nouvelle et pertinente. L’objet, quant à lui, constitue le cœur de la recherche, il est construit et même reconstruit plusieurs fois au cours des évolutions scientifiques. Un même référent peut donner lieu à plusieurs objets de recherche. La gnoséologie, ou manière de connaître, inclut les grands principes qui guident le chercheur et l’adoption d’un type de théorisation (les théories varient selon leurs formes et leur degré de formalisation). La méthode ou pragmatique définit les manières pratiques de conduire l’expérience, ainsi que les techniques employées. Elle doit s’adapter au champ étudié afin de relier efficacement la théorie et les faits. La méthode inclut l’expérimentation et différents modes d’observation qui imposent des procédures.

Toutes les sciences ne sont pas constituées sur le même modèle. Il y a une variabilité de la part respective de l’induction et de la déduction selon le domaine scientifique (et parfois même au sein d’un domaine particulier). Certaines sciences, comme la physique, sont très abstraites elles ont une vocation universelle explicative. D’autres, comme la biologie, sont plus concrètes et plutôt inductives.

La démarche de type hypothético-déductif est toujours plus ou moins présente, mais à des degrés divers et n’intervient pas au même moment. Elle suppose d’avoir une théorie constituée à partir de laquelle on va faire des hypothèses qui seront soumises à l’épreuve des faits (par des expérimentations ou des observations). La constitution de cette théorie et sa forme varient d’une science à l’autre.

La connaissance scientifique se dote de garanties empiriques

Juger empiriquement la théorie impose une pratique. Il faut toujours une série d’expériences pratiques que ce soit par observation, expérimentation, ou une autre méthode appropriée, qui confronte vraiment et efficacement la théorie au réel (nous reviendrons après sur cette notion complexe mais décisive  confrontation).

Dans le cas des sciences à fort degré empirique, par exemple la biologie, pour résoudre un problème on fait tout simplement une expérimentation qui permet de répondre à la question. L’explication théorique vient après. La démarche est inductive. L’expérience vient assez souvent avant l’explication et, selon le résultat, elle entraine la recherche dans une direction plutôt qu’une autre.

Dans le cas des connaissances scientifiques à fort degré théorique, par exemple la physique, pour résoudre un problème  on fait souvent une hypothèse nouvelle associée à une démonstration mathématique que l’on soumettra ultérieurement à l’épreuve des faits. La démarche est déductive. L’expérience vient après pour vérifier ou réfuter la recherche entreprise.

L’expérience, pour être scientifique, doit pouvoir apporter un démenti, une réfutation de l’hypothèse qui la guide et ne peut en aucun cas manipuler la réalité pour obtenir une vérification. Une autre garantie apportée par la science tient dans la qualité particulière des expériences qu’elle met en œuvre. Ces expériences testent les affirmations d’une manière qui permet de les réfuter que ce soit de simples hypothèses ou un pan entier de la théorie. Karl Popper a insisté sur la possibilité d’une réfutation comme critère de validité de la connaissance scientifique.

La connaissance scientifique se dote de garanties théoriques

Une théorie scientifique est un ensemble d’énoncés cohérents expliquant un aspect de la réalité. Cet ensemble organise les données au travers de concepts. Le degré d’axiomatisation et de mathématisation est variable d’une science à l’autre, de même que la manière de se référer aux faits. Il y a toutefois un critère indispensable : la conceptualisation doit être rationnelle et transmissible, et vérifiable par tous ceux qui pratiquent la discipline.

Les catégories, les concepts, sont bien définis et sont énoncés dans un langage dépourvu d’ambiguïté. Ils sont transmissibles et utilisables par les praticiens de la science considérée. Les démonstrations sont « universelles » : générales, reproductibles, pour toute intelligence possédant le savoir nécessaire indépendamment d’autres considérations.

La théorie aboutit à des formulations générales et, lorsque c’est possible, à la formulation de modèles ou de lois. La formalisation joue un grand rôle et l’évaluation de la scientificité porte sur la validation de raisonnements formalisés. Le plus haut degré de formalisation est la mathématisation, mais elle n’est pas toujours possible.

La connaissance scientifique se dote de garanties pour sa transmission

La science se redémontre et se reconstruit.  Ce n’est pas un savoir qu’il faudrait apprendre pour le reproduire et le transmettre. C’est une connaissance qui se compose par une série de démonstrations que tout étudiant doit être capable de refaire. Un scientifique doit pouvoir démontrer ce qu’il prétend. L’argument d’autorité ne joue pas, la tradition ne joue pas, chacun individuellement doit être capable de démontrer à ses pairs ce qu’il soutient.

Par cette demande impérative de démonstration, elle se départage des savoirs d’érudition : citer des textes, faire référence aux auteurs reconnus, utiliser une rhétorique habile, tout cela n’est pas de la science. On a là un critère simple mais pertinent de définition et de démarcation. Le mythe, la scolastique,  l’idéologie, sont appris, transmis et reproduits, sans exigence de démonstration.

Contrairement au savoir dogmatique, la science doit être assumée et démontrée par ceux qui y prétendent. Plus précisément, l’homme de science agit en tant qu’agent de la science, il agit ès-qualité (en tant que représentant de la science), et à ce titre se porte garant de la validité de ce qu’il prétend. Il n’est le porte-parole de personne et ne peut se réfugier derrière aucune autorité. Cette responsabilité est aussi collective ; l’ensemble du groupe suit la même démarche.

3. La science apporte un savoir sur le monde

Un savoir sur la réalité

Les faits mis en évidence par les sciences sont plus solidement établis, plus crédibles, que les faits ordinaires. L’expérience est méthodique et vérifiée collectivement, ce qui la rend plus fiable. C’est ce qui lui donne ce que nous appellerons sa positivité. La positivité consiste à construire des faits précis, assurés et débarrassés d’illusions, afin de constituer un corpus factuel sur lequel on puisse s’accorder.

La réalité ainsi construite est infiniment plus large que la réalité ordinaire. La science et sa technique donnent accès à des domaines insoupçonnables et insoupçonnés, par exemple, ceux de l’infiniment grand de la cosmologie et de l’infiniment petit du monde atomique. Elle donne accès à un passé lointain concernant l’évolution de l’homme, l’apparition de la terre la constitution de l’univers,  passé qui est absolument hors de portée du savoir ordinaire. On peut attendre de la science qu’elle élargisse la réalité et nous donne un savoir sur ce que nous n’aurions jamais connu sans elle.

Très profondément la science interfère avec l’expérience et la compréhension ordinaire.  Gaston Bachelard insiste sur la nécessité d’une « rupture épistémologique » et d’une « psychanalyse » de la connaissance ordinaire pour entrer dans une vision scientifique de la réalité.

Des idées sur le réel

Si connaître consiste à cerner la résistance de la réalité, la méthode des sciences empiriques s’efforce de tester au mieux cette résistance. Au travers de la résistance de la réalité elle vient buter sur le réel et nous informer sur lui. On a vu plus haut que la pratique ne doit pas travestir la réalité, ce qui veut dire, plus profondément, qu’elle se confronte au réel (à ce qui est) au travers de la réalité,  l’un et l’autre étant les deux face d’une même pièce qui se nomme le monde. Les sciences empiriques fondamentales, en interrogeant la réalité, viennent se confronter au réel. Elles apportent ainsi des idées sur la constitution du monde.

Au travers d’une relation particulièrement adaptée à tester la réalité, les sciences empiriques fondamentales viennent buter sur le réel et elles en tirent les conséquences ontologiques. C’est peut être la définition la plus profonde que nous pourrions donner des sciences fondamentales. Chaque science fondamentale s’occupe d’un ensemble de faits spécifiques, formant une collection homogène qui appartient à un champ circonscrit de la réalité. On peut supposer que ces champs correspondent aux  modes d’existence du réel. Sur ces modes d’existence qui existent par eux-mêmes et indépendamment, la science ne dit pas grand chose, car elle doit rester très prudente dans les affirmations ontologiques.

Ce savoir est-il crédible ?

Le savoir produit par les sciences est-il crédible ? Voilà une question un peu bizarre, car la science bannit la croyance pour s’appuyer sur des démonstrations. Mais ceux qui ne sont pas scientifiques, ou les scientifiques d’autres domaines que celui concerné, sont obligés de croire dans les résultats des études scientifiques (car ils ne peuvent les pratiquer eux-mêmes). Mais pourquoi croire les conclusions des scientifiques ?  C’est d’autant plus difficile que la science entre en conflit avec les intuitions ordinaires, avec les dogmes religieux et avec l’idéologie !

Pourquoi donc croire dans les résultats de la science ? La raison de croire tient à ce qui vient d’être décrit ci-dessus : le savoir est obtenu selon des procédés non arbitraires qui tentent vraiment d’interroger le monde. La science constitue son savoir selon des démonstrations universelles contrôlables par la communauté scientifique et mises à l’épreuve de faits. Elle ne défend ni des opinions particulières, ni des croyances collectives. Elle est donc a priori beaucoup plus crédible que ces dernières.

Un aspect déroutant des résultats scientifiques, c’est qu’ils ne prétendent qu’à une vérité transitoire, le temps de leur validité. Le savoir acquis n’est pas définitif, mais sujet à révisions. Comment croire à savoir dont on sait qu’il va changer ? On ne peut y croire que prudemment, c’est-à-dire en le considérant comme le plus valide possible en attendant la prochaine évolution. Cette croyance, toute relative qu’elle soit, est pourtant plus intéressante et utile que la croyance à l’absolu d’un dogme.

4. La science évolue, elle a une histoire

La science s’est énormément diversifiée

De nombreux domaines scientifiques se sont créés depuis le XVIIe siècle. On peut distinguer trois grands types d’études, comportant chacun diverses disciplines spécialisées, qui sont les sciences formelles, les sciences empiriques et les sciences appliquées.

Les sciences formelles ont un critère de validité interne, elles sont  autoréférentielles. Leur objet est le formalisme lui-même et leur finalité consiste dans sa mise en œuvre et l’exploration de toutes les possibilités du formalisme. Ces disciplines sont la logique, les mathématiques.

Les sciences empiriques ont un critère de validité externe. Leur objet varie selon le domaine exploré, c’est-à-dire la partie du monde prise en considération selon une méthode appropriée. Des domaines apparaissent selon la taille du (microscopique au macroscopique) et la complexité des systèmes étudiés (du simple au complexe). Différentes sciences se sont individualisées au fil du temps : physique quantique, physique classique, chimie et biochimie, sciences biologiques, sciences de l’homme, sciences de la société.

Parmi les sciences empiriques, certaines sont plus « fondamentales », car elles interrogent la constitution du réel, et d’autres plus « pragmatiques » car elles s’intéressent aux conséquences observables. Ainsi, parmi les sciences biologiques certaines explorent l’organisation constitutive du vivant (la biologie moléculaire) d’autres décrivent les animaux et leur évolution (la zoologie). La physique dans ses aspects fondamentaux explore la constitution atomique ou de manière plus pratique décrit les effets macroscopiques concrets (la mécanique).

Les sciences appliquées sont des sciences qui ont un but pratique. Leur critère de validité est la réussite de leur action, qui est aussi leur finalité. Leur objet est mixte, désigné de manière pragmatique et il demande le rassemblement de plusieurs disciplines pour être abordé. Elles proposent une connaissance et une gestion dans un cadre préalablement fixé. Ce sont : la médecine, l’ingénierie, la robotique, l’économie, etc.

La science change et la vision du monde qui va avec aussi

Le savoir scientifique, à une période donnée, est cumulatif et intégratif. Les chercheurs s’appuient sur leurs prédécesseurs et leurs collègues. Le savoir s’enrichit progressivement et les acquis s’intègrent les uns aux autres : on ne refait pas à chaque génération l’histoire de la discipline, on part des savoirs précédemment acquis. De la sorte, on peut faire des « manuels » qui résument et synthétise l’état du savoir scientifique à un moment donné. Quant à la recherche elle ne part pas de zéro, elle reprend là où a été laissé le problème, soit pour aller vers ce qui reste inconnu soit pour s’attaquer à ce qui contrevient à la synthèse en cours.

Et en même temps, pour suivre leur vocation, les sciences ne doivent pas se figer dans un paradigme, mais au contraire s’adapter à la diversité de leurs objets d’étude et inventer de nouvelles formes pour la connaissance, si des objets inédits apparaissent. L’histoire montre que les sciences empiriques suivent un processus évolutif particulier. Thomas Kuhn parle d’une évolution discontinue par « révolutions » scientifiques, qui voient le passage d’un paradigme à un autre. La connaissance scientifique accepte de changer avec l’avancée des recherches. C’est une connaissance mouvante.

5. La science interagit avec la société

De nos jours on met l’accent sur la dimension sociale de la science, ce qui et tout à fait justifié. La prise en charge sociale de la science par des institutions privées (académies, sociétés savantes),  puis par les États, s’est mis en place au XVIIe et XVIIIe siècles. À partir du XIXe siècle, des organismes de recherche et d’enseignement supérieur ont été mis en place systématiquement dans toute l’Europe. Au XXe et XXIe siècle ces institutions se sont très largement étendu et il s’est constitué une communauté  mondiale de savants.

Le développement social de la science permet d’avoir des institutions qui veillent sur les garanties exigibles eu égard à la qualité de la connaissance qui se prétend scientifique. En l’absence d’institution de veille, la fantaisie et le charlatanisme se développent spontanément. Revers de la médaille, ces institutions peuvent aussi  être un frein à l’innovation.

Le développement scientifique et technique constitue le principal moteur économique et la clé de la puissance militaire des sociétés depuis le XIXe siècle. C’est pourquoi les États et les grands acteurs économiques soutiennent ce développement et cherchent à l’influencer. De la sorte, une partie de plus en plus grande de la recherche s’oriente vers la technoscience. Il se crée ainsi un domaine mixte dans lequel connaissances scientifiques et techniques sont étroitement imbriquées.

La recherche appliquée est entreprise en vue d’acquérir des connaissances orientées vers un objectif pratique. Technoscience et recherche appliquée aboutissent à des techniques exploitables industriellement qui ont des effets sociaux massifs. Ils ne vont pas toujours dans le sens du bien commun, car leur utilisation échappe à la maîtrise de la plupart des citoyens. Le problème du contrôle de la puissance donnée par la technoscience est politique.

Divers courants sociologiques, comme celui défendu par Bruno Latour, contestent l’idée selon laquelle l’acceptation ou le rejet des résultats scientifiques serait de l’ordre de l’adéquation à la réalité. La connaissance est vue comme un ensemble de controverses formant une gamme des positions équivalentes. Ce relativisme rate la spécificité de la science qui ne se réduit nullement à son aspect social.

L’humanisme de la renaissance a été étroitement lié à au développement des connaissances. Il ne s’agissait pas de science au sens contemporain du terme, mais des humanités. Puis, est venue la philosophie des Lumières qui a revendiqué explicitement un progrès social par la diffusion de la connaissance technique et scientifique. Il y a une relation entre la connaissance scientifique, l’éducation, et l’évolution sociale et culturelle dans son ensemble.

Il existe des savoirs non scientifiques intéressants et utiles comme ceux issus de la réflexion philosophique ou ceux qui légifèrent et organisent la société. La science ne fournit pas tout le savoir de l’homme, mais on peut attendre d’elle qu’elle apporte des informations pertinentes pour une réflexion sur le monde et sur la vie humaine.

Conclusion

La science manifeste une volonté de connaissance authentique qui s’est dotée des moyens appropriés pour se réaliser, en associant une théorisation rationnelle à une expérience méthodique. Elle produit un savoir ayant un caractère d’adéquation optimisé par rapport à la réalité. Ce savoir est sans cesse vérifié et critiqué. Il est, de ce fait, crédible. En perpétuelle en évolution, on ne peut en attendre qu’une vérité évolutive, ce qui correspond probablement à la condition même de la vérité sur le monde : elle est relative à la connaissance qui la donne.

Avec la science on n’est pas dans l’ordre du discours, mais dans celui d’une activité de connaissance qui se dote, au fil du temps, de moyens pratique et théoriques de mieux en mieux adaptés pour arriver à ses fins. Les possibilités d’action données par le savoir technoscientifique sont de plus en plus efficaces, ce qui renvoie au problème du contrôle politique de cette puissance sans cesse accrue.

Bibliographie

Bachelard G., La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1986.
Chalmers A.F., Qu’est-ce que la science ?, Paris, La découverte, 1987.
Kremer-Marietti A., Épistémologiques Philosophiques Anthropologiques, Paris, L’harmatan, 2005.
Kuhn Th., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983.
Feyman R., « Qu’est-ce que la science ? », in La Nature de la physique, Paris, Seuil, 1989.
Rossi P.,  Aux origines de la science moderne, Paris, Seuil, 1999.


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