La régression de l’humain dans la société occidentale

Nous parlerons ici de l’humain au dans une perspective éthique et relationnelle, correspondant à ce qui est communément qualifié ainsi, lorsqu’on dit de telle personne « il est humain », ou de telle circonstance « c’est inhumain ». Il s’agit de l’humanité au quotidien comme qualité relationnelle d’empathie et de respect. Cet épanouissement de l’humain peut progresser ou régresser selon les évolutions sociales.

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. La régression de l’humain dans la société occidentale. Philosophie et connaissance [en ligne]. 2015. https://philosophie.site/2016/05/09/regression-humain-societe/

 


PLAN

  1. Qu’est-ce qu’être humain ?
  2. La crise contemporaine
  3. Conclusion : La régression de l’humain

1. Qu’est-ce qu’être humain ?

Pour répondre à cette question de l’humanité au quotidien dans la société contemporaine, nous suivrons notre subjectivité. Évidemment, il ne s’agira que de quelques aspects jugés pertinents pour la circonstance. Qu’est-ce donc que se conduire humainement au sens ordinaire du terme ?

Prendre son temps

Être humain, c’est prendre son temps. Voilà une première réponse un peu étonnante. Elle prend à contre-pied la vitesse imposée qui est la norme de notre vie contemporaine, elle s’oppose à la modernité productiviste et pressée. Prendre son temps permet d’agir consciencieusement, de faire bien ce que l’on a à faire, d’être civil, d’accueillir les autres. Prendre son temps donne une possibilité d’attention et de sérieux vis-à-vis de soi et des autres.

Être humain, c’est avoir non seulement du temps, mais aussi et surtout du temps libéré des passions et des agitations. Ce temps servira à penser calmement, en étant momentanément exempté des nécessités vitales, des avidités pulsionnelles, des conflits sociaux. Il permettra une pensée libérée de l’opinion, distanciée des idéologies, on pourrait dire une pensée philosophique.

Nous rejoignons par cette proposition un grand nombre de traditions philosophiques. Si l’on évite la métaphysique et que l’on s’en tient à l’aspect pratique, c’est ce qui est nommé traditionnellement « méditation », « exercice spirituel », et que Michel Foucault appelle des « techniques de soi ». Ce sont tout simplement des moments permettant de penser relativement librement et sereinement.

Penser prudemment

Être humain c’est penser prudemment. On pourra trouver cette seconde assertion aussi curieuse que la première. Elle s’impose du fait de la complexité des problèmes sociaux et relationnels. Une pensée simpliste, limitée, accrochée à des aspects partiels est une pensée inconséquente qui aura de grandes chances de nuire involontairement a autrui comme à soi-même.

Une attitude humaine demande, au contraire et en amont de toute action, un jugement complexe et pondéré intégrant l’idéal de l’éthique et les limitations de la morale aux circonstances particulières du quotidien. C’est un jugement qui admet la complexité et l’incertitude, ce qui ne conduit pas au scepticisme, mais à la prudence dans les affirmations et dans les conduites qui en découlent.

La pensée individuelle et collective dépend des idées dominantes, des « systèmes de pensée », des « épistémè » de l’idéologie. Cette dépendance idéologique est inéluctable, car l’homme reçoit son identité, ses repères, ses concepts, d’une culture donnée. Avec Michel Foucault nous dirons qu’être humain, c’est se distancier de cet héritage, le critiquer à l’aune de l’empathie.

Être digne

Être humain c’est être digne et respectueux. Disant cela nous rejoignons la tradition humaniste et la sagesse populaire sur la sociabilité. Un grand nombre de personnes respectent les formes élémentaires de la civilité, sont honnêtes, admettent les lois communes. Ils adhèrent à ce que Jean-Claude Michéa nomme, après d’autres, la sociabilité primaire ou la « common decency » (George Orwell). Respect, justice, réciprocité, sont au cœur de l’humanité. Ils offrent une possibilité de dignité pour chacun. Ce sont les conditions d’un sentiment communautaire et de constitution d’un lien social positif.

On trouve des règles de base, une loi commune, dans toutes les sociétés. C’est un invariant anthropologique, qu’après Marcel Mauss on peut résumer par le principe « donner, recevoir, rendre ». Ce sont les règles utiles à la vie en commun, qui s’apprennent grâce à l’éducation et dans les relations aux autres. Avec Claude Lévi-Strauss on peut rapporter ces règles et leur respect à l’ordonnancement constitutif de la culture humaine, ce qu’il nomme la fonction symbolique.

Avoir une identité

Être humain c’est s’appuyer sur une identité individuelle et collective. Chacun a une identité psychologique, mais a aussi une identité sociale qui lui permet de s’inscrire dans la collectivité humaine. L’identité psychologique permet de savoir que l’on existe en tant qu’individu. Elle se manifeste par des particularités, parfois un peu baroques, tout particulièrement à l’adolescence. Sans une identité et un investissement stable de soi, il est difficile d’avoir l’équilibre et la confiance permettant une bonne relation à autrui qui demande le respect de soi-même et des autres.

L’identité sociale vient de la culture, de l’histoire, des traditions, du langage. Leur partage est le support de la sociabilité. Être humain c’est avoir une individualité ancrée dans le collectif, dans la communauté. Se créent ainsi les conditions nécessaires au partage et à l’échange avec les autres. La culture à l’origine de l’identité sociale peut être formée par les traditions de son village, les mœurs de son pays, ou une philosophie universelle, mais de toutes les façons, il faut une culture. C’est sur la base de cette identité partagée que la sociabilité humaine se crée.

Partager

Être humain c’est partager avec les autres. L’homme (équilibré) se soucie de l’autre, il est plutôt empathique et sympathique : il compatit aux souffrances, partage les joies, il échange. Il y a une résonance, des effets en miroirs, des identités partagées, entre les humains. Être humain c’est être relié à ceux qui nous entoure, les comprendre. C’est aussi manifester une solidarité, s’entraider. C’est également transmettre ce que l’on connaît, ce que l’on aime, partager son savoir. Ce partage se manifeste dans les réseaux sociaux que ce soit ceux de l’entraide traditionnelle de proximité, ou crée par les liens familiaux ou encore ceux, nouveaus, issus du web.

Être libre

Être humain c’est être libre. Il ne s’agit pas de la liberté abstraite de poser un acte indéterminé ou absurde, ou d’avoir une pensée pure hors de tout contexte, qui ne sont que l’expression d’une indépendance absolue assez vaine. Il s’agit de la liberté concrète de pouvoir faire ce qui a été énuméré ci-dessus. Il s’agit d’être libre de prendre son temps, libre de penser, libre de rester digne, libre d’exprimer son identité individuelle et sociale, de partager.

Cette libre expression aboutit à une présence au monde et aux autres, elle donne un style à notre manière d’être. La vie s’anime de cette présence. On peut parler d’autonomie par opposition à l’hétéronomie d’une vie aliénée, étrangère à elle-même, robotisée. Un style, s’il manifeste l’humanité d’un individu, nourrit les autres, leur apporte une présence vivante. Chacun est potentiellement porteur d’une humanité qui anime ses actes quotidiens, mais qui peut être refoulée, masquée derrière une façade, oubliée au profit d’une efficacité vide.

2. La crise contemporaine

La régression de l’humain

Tous les aspects dont nous venons de parler sont actuellement en régression dans la vie quotidienne. Courir du matin au soir provoque des incivilités, des négligences, provoque des erreurs, oblige à bâcler les tâches. La pensée simpliste et irréaliste se déverse à flots. Elle alimente les attitudes technocratiques et bureaucratiques, qui sacrifient à la réglementation et à la rentabilité les aspects importants de la vie. On la voit à l’œuvre dans les idéologies politiques qui nient la réalité pour y substituer des fictions simplificatrices. Les rivalités entretenues par la compétition économique, sportive, éducative, brisent le partage et l’entraide, pourtant facteurs d’efficacité et de bonne relation entre les personnes. L’enseignement d’une culture commune et des valeurs humanistes est négligée au profit d’apprentissages utiles et pratiques. Quant aux inégalités socio-économiques qui resurgissent, elles sapent le sentiment de justice et de dignité indispensables au lien communautaire. L’inhumain se manifeste par une attitude froide, indifférente, permettant de traiter l’autre comme un moyen. L’homme inhumain est coupé des autres, indifférent, robotisé ; il agit froidement par calcul, selon des comportements stéréotypés uniquement fondés sur la hiérarchie et les normes sociales, ou le profit personnel.

Dans nos sociétés occidentales contemporaines, l’humain au quotidien, tel que nous l’avons défini, s’amenuise. Il ne disparaît pas, il se retire des activités publiques que sont le travail, les échanges marchands, la vie administrative, gardant une place dans la sphère privée (familiale, amicale, associative). Historiquement on peut dater le phénomène. Ce retrait correspond à la mutation qui s’est amorcée vers les années 1970. On a alors assisté à une montée en puissance de la techno-bureaucratie et à la mondialisation économique, ce qui s’est accentué lors de la « révolution libérale » dans la période des années 1980. Enfin, la crise de 2008 est arrivée et elle a durci le phénomène. Les nouvelles menaces terroristes et religieuses, que nous subissons actuellement, accentuent la tendance au contrôle policier et administratif.

L’économisme en cause

Historiquement on peut distinguer les premiers libéraux (philosophie des lumières), les libéraux classiques (développement du capitalisme) et les néolibéraux (ultralibéraux). Ces derniers, parmi lesquels il y a Milton Friedman et Friedrich Hayek, n’adhèrent pas au même projet de société que les libéraux classiques. Les néolibéraux accordent un domaine extrêmement large à la liberté de l’individu et des entreprises et par contre assignent un rôle minime à l’action collective et aux règles. Les néolibéraux tendent à refuser presque tout rôle à l’autorité publique, non seulement dans l’économie proprement dite, mais aussi dans l’éducation, la santé et même dans les infrastructures collectives. Ne reculant devant aucun paradoxe cette école en est venue à défendre les inégalités comme facteur de croissance. Le libéralisme est devenu un économisme cynique.

À l’origine, le libéralisme voulait imposer des limites à l’emprise de l’État, des Églises et de la tradition, afin de protéger la liberté individuelle. Dans la pratique, cette doctrine conduisait à défendre une société «axiologiquement neutre» (ou sécularisée) dans laquelle chacun pourrait vivre comme il l’entend, sous réserve de ne pas nuire à autrui (le libre-échange n’étant que l’application de ce principe général à la sphère économique).  Mais le ver était dans le fruit. Hobbes a proposé une axiomatique de l’intérêt qui a prédominé dans la pensée occidentale moderne. Sa conception pessimiste considérait l’homme est intrinsèquement antisocial, brutal et égoïste, la souveraineté politique consistant à imposer un ordre artificiel qui, par la force de la loi ou par la terreur, garantissait la paix civile et le respect des contrats.

Si ce système a pu fonctionner de façon cohérente, c’est parce qu’il continuait de s’appuyer implicitement sur un certain nombre de valeurs humanistes (de «gisements culturels», disait Cornélius Castoriadis). Mais depuis le milieu du XXe siècle, un scepticisme relativiste est venu saper ces principes stabilisateurs. Les formes communes de définition de l’humain ont été désignées comme des constructions arbitraires et passéistes si bien que  l’économisme ne trouve plus de limites. L’idéologie néolibérale détruit les repères qui rendait acceptable le libéralisme et lui donnait une certaine viabilité. De même qu’une croissance économique illimitée est condamnée à épuiser les ressources naturelles (qui la rendent possible), de même l’extension illimitée du droit de chacun à exploiter son prochain ne peut conduire qu’à saper les fondements éthiques de l’humain, qui rendent la sociabilité possible.

Par ailleurs, l’emprise administrative (bureaucratique) des États et des entreprises ne cesse de s’accroitre. De par sa lourdeur hiérarchique, son fonctionnement mécanique, ses raisonnements limités à l’efficacité apparente et au rendement à court terme, la bureaucratie chasse l’humain.

Homo œconomicus et société perverse

Jean-Claude Michéa nous rappelle que la civilisation où domine l’économie marchande impose à chacun un mode de vie particulier, consistant à vendre quelque chose, en général lui-même (son temps, son travail). L’individu libéral occidental s’est libéré des liens traditionnels qui structurent les sociétés depuis que l’homme existe. Pour le libéralisme triomphant la vie sociale s’organiserait en dehors de tout jugement de valeur, selon les lois du marché libre, qui règlent l’économie des biens, et du droit abstrait, qui régit les rapports entre les personnes. Cette nouvelle organisation serait rationnelle selon une technicité proche des sciences exactes.

Cette idéologie imagine que la société pourrait se constituer sur la base de l’intérêt individuel. Elle a promu l’homo œconomicus, figure mythique idéale d’un individu qui, non seulement n’agirait que par pur égoïsme, mais connaitrait parfaitement la situation économique et y réagirait rationnellement dans son propre intérêt. La société idéale serait formée d’homo œconomicus interagissant. Cette proposition oublie de préciser que seul les 1% les plus riches peuvent ressembler à ce personnage, le reste  de la population non possédante étant destinée à former la masse des travailleurs voués à la machine productive. Les premiers ont besoin  de gestionnaires, administrateurs, et autres directeurs, pour appliquer leur volonté aux seconds qui subiront dans leur travail une domination détruisant l’humain. Certes, la majorité de la population n’adhère pas à cet idéal absurde, mais elle le subit et la majorité s’y plie avec une docilité étonnante.

Pour Dany-Robert Dufour, le néolibéralisme est une pensée totalitaire qui ne concerne pas seulement l’économie, mais l’ensemble des conduites sociales humaines. Cette doctrine prétend libérer l’égoïsme et l’avidité qui, de l’antiquité jusqu’à la philosophie des lumières, avaient toujours été vues comme des dangers pour la société et avaient été contenues par la morale. L’idéologie néolibérale pousse à toujours plus de compétition, de performance, pour plus d’argent afin de participer à l’idéal de la grande addiction consumériste. Elle prône la naturalisation généralisée, dissout les repères et interdits culturels, réduit des individus à leur fonctionnement pulsionnel.

Je rappellerai quelques-uns des « dix commandements  de la nouvelle religion du Marché », mis en évidence par Dany-Robert Dufour, ceux qui me paraissent le plus pertinents dans les conditions sociales actuelles  :  Tu te laisseras conduire par l’égoïsme… et tu entreras gentiment dans le troupeau des consommateurs ! (Ce qui aboutit à la destruction de l’individu).  Tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins ! (soit une parfaite inversion de la seconde maxime kantienne qui aboutit à la destruction de toute common decency). Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le marché ! (Ce qui aboutit au retour du religieux et à l’invention de la figure du pervers puritain). Tu violeras les lois sans te faire prendre ! (Ce qui aboutit aussi bien à la prolifération du droit et de la procédure qu’à l’invalidation de toute forme possible de Loi commune).

La déstabilisation idéologique

L’idéologie néolibérale sape les bases culturelles traditionnelles, la civilité, le principe de réciprocité. On les remplace par l’égoïsme, l’utilitarisme, la cupidité, la réussite individuelle et on valorise l’innovation permanente, le changement incessant. De l’histoire, des traditions, des ancrages sociaux, on fait table rase. Il faut du neuf, du moderne, du « clean », du techno-efficace.

De manière frontale, cette idéologie défend la suprématie de l’économie et des marchés sur les valeurs humaines. Compétitivité, rentabilité, sont les maîtres mots du discours actuel. Il faut aller vite, « travailler plus pour gagner plus », être un « gagnant ». On affirmera que les inégalités sociales sont naturelles, conséquence darwinienne de la liberté individuelle. On instaurera et valorisera l’individualisme, la compétition et on méprisera l’action collective et l’autorité publique lorsqu’elles servent à instaurer des régulations stabilisatrices.

L’économie n’a nul besoin de règles, car elle s’auto-régule grâce à une « main invisible », fiction inventée par Adam Smith et devenu le credo des libéraux. Les interventions humaines sont inefficaces. Non seulement elles n’entraînent pas les effets voulus, mais elles ont des effets pervers néfastes. Il est bien évident, selon cette étrange doctrine, que l’intérêt particulier produit le bien général et la somme des égoïsmes, le bien commun. La formule “les vices privés font la vertu publique”, que l’on doit à Bernard Mandeville, a été reprise par tous les libéraux.

Cette idéologie, déclinée sous diverses formes, est mise en œuvre au niveau politique dans tous les états occidentaux sans exception. Elle est l’exact opposé d’une éthique de l’humain. À la lenteur elle oppose la vitesse, à la réflexion l’action, à la civilité la rentabilité, à la justice et l’égalité la compétition et la domination, à la règle commune la liberté individuelle, à la culture la nouveauté. Courir, s’agiter, faire à la hâte, travailler à la chaîne, réagir sans distance, répondre aux sollicitations incessantes, répéter des opinions, bafouer les principes, être inculte, errant, sans racine, sans histoire, être un pion, un robot, un agent efficace de la machine productive, ce n’est pas être humain.

Les effets produits au quotidien

Donnons l’exemple des modifications opérées pas le management bureaucratique. Le principe est de saper l’autonomie et l’initiative, d’augmenter le rendement, de mettre les employés en compétition. On effacera les traces de l’ancien, on détruira la culture préexistante  (perdant au passage les savoir-faire et la bonne volonté), on tentera d’éliminer les signes d’individualité en imposant des uniformes ou badges.

On gommera l’identité forgée au fil du temps et authentiquement portée par les personnes du cru. On essayera d’en faire des employés anonymes, managés par des directeurs parachutés. Au total, cela aboutit à une néoculture superficielle et hypocrite, façade lisse et sans profondeur, décor d’une vie d’où l’humain s’est retiré. Ces procédés attaquent très précisément ce que nous avons défini comme l’humain : la possibilité de penser prudemment, intelligemment, de s’appuyer sur une culture, une tradition. Il s’ensuit une perte de sens un délitement identitaire qui provoquent de la souffrance au travail.

Je citerai à ce sujet Alain Nebout, directeur du Pôle Carrières de l’Association HEC, qui constate concernant les salariés, qu’on est passé de la « relation » à la « ressource ».  En effet, le Directeur des Relations Humaines des années 70 est devenu  Directeur des Ressources Humaines. Nebout écrit :  » La façon dont sont traités les hommes dans l’entreprise change… nous sommes passé d’une vision “humaniste”, où l’individu était considéré comme un être de relation, à une vision “matérialiste” où il est devenu une ressource à optimiser… L’individu lui-même est considéré comme une sorte de matière  première de la production, de bien fongible, remplaçable après usage… Nous serions dans une vision de gestion de l’homme à “flux tendu”, un homme devenu un simple objet ».

La bureaucratisation est le second fléau déshumanisant. Les grosses entreprises installent toujours une bureaucratie d’entreprise de plus en plus vaste, si possible servile et inculte pour mieux la formater au management. Il s’ensuit une stérilisation des conditions de travail et parfois une diminution de qualité, ce qui contribue à la perte de sens. Les administrations fonctionnent aussi selon ce principe bureaucratique de hiérarchie descendante, aveugle aux dysfonctionnements.

Les États aussi augmentent sans cesse leur emprise sur la vie civile par des dispositifs policiers et administratifs de plus en plus étendus et performants. Cela s’étend à des dispositifs inter-étatiques, comme l’administration Européenne ou l’administration fédéral au USA. La volonté de contrôler la société et de réduire les individus à être les rouages efficaces de la machinerie administrative ne pousse certes pas à les traiter avec humanité. L’État Léviathan de Thomas Hobbes, un instant jugulé, a tendance à reprendre son caractère autoritaire et tentaculaire.

3. Conclusion : lutter contre la régression de l’humain

Il ne s’agit pas de faire de l’homme la valeur suprême et la mesure de toutes choses, ce qui serait illusoire. Il ne s’agit pas non plus de promouvoir une métaphysique supposant une transcendance de l’homme ou une essence spéciale à l’être humain. L’humanité n’a pas d’être préexistant, elle est une réalisation possible de l’homme à partir de sa capacité à penser, à ordonner le monde et à partager avec ses semblables. Dans cette mesure sa réalisation est une démarche au quotidien et une lutte contre ce qui la désagrège.

Le motif du renoncement partiel à l’humain dans nos sociétés occidentales vient d’une organisation sociale dont la finalité est l’argent, le pouvoir et l’encadrement des masses. L’humain régresse sous l’effet de la rivalité entre les États, de la guerre (économique et armée), de l’emprise techno-administrative croissante. Les valeurs et principes sur lesquels était assise la sociabilité de base sont mises de côté.

L’idéologie technocratique  et les pratiques associées cherchent à transformer l’homme en citoyen administré et en rouage efficace de la machine techno-économique et guerrière, au détriment de l’humain. Face aux nouvelles menaces de guerre classiques ou religieuses les réponses simplistes affluent, les dispositifs de contrôle étatiques se durcissent, et le risque de déhumanisation s’accentue. Lutter contre la régression de l’humain, c’est maintenir au quotidien une attitude digne et empathique, tout en luttant contre la perte de repère qui affecte nos sociétés contemporaine.


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