Structuralisme et sciences humaines

 Le structuralisme fut la pensée dominante dans les sciences de l’homme en Europe durant la seconde moitié du XXe siècle. Dans les années 1960, la plupart des intellectuels se rattachèrent au structuralisme (après le déclin de l’existentialisme et de la phénoménologie). C’est vrai tout particulièrement en France où il a connu un succès considérable.

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Structuralisme et sciences humaines. Philosophie et connaissance [en ligne]. 2016. https://philosophie.site/2016/05/10/le-structuralisme/

 


PLAN

  1. Histoire d’une mode
  2. Principes du structuralisme
  3. Structuralisem et scientificité
  4. Une ontologie de la structure ?
  5. Conclusion : un effacement transitoire ?

 

1. Histoire d’une mode

Il y a eu de nombreuses formes de structuralisme dans divers domaines d’applications, mais nous allons essayer de donner un idée générale de ce courant de pensée. La doctrine s’est développée dans les années cinquante et a atteint son apogée vers 1965.

Dans les sciences formelles et empiriques traditionnelle, il a offert une alternative à la conception atomiste et mécaniste de la science héritée du XIXe siècle. Dans ces domaines il plutôt pris la forme de la pensée dite « systémique », mais curieusement il y eu peu de communication entre ces courants. Sous la plume de Pierre Auger, dans un article intitulé « Le nouveau visage de la science » on peut lire : Une orientation a été prise dans la science du XXe siècle qui pourrait être caractérisée par la notion de structure. « Les études de structure, ont atteint au fur et à mesure des améliorations techniques des niveaux de plus en plus profonds […] Les corpuscules les plus fondamentaux sont eux-mêmes soumis à l’analyse structurale » (Auger P., « Le nouveau visage de la science », in La science contemporaine, t 2., le XXe siècle, Paris, PUF, 1964, p. 10).

Nous nous intéresserons, dans cet article, au structuralisme dans les sciences humaines. Le succès du structuralisme dans ce domaine a été considérable. Puis soudainement la mode a passé. Vers les années 1980, l’engouement pour le structuralisme a disparu, car les intellectuels vedettes qui l’ont porté ont disparu et la génération suivante n’a pas repris pas le flambeau. Le structuralisme a aussi été victime de son succès qui lui a donné une extension si vaste et si floue que les conditions d’une transmission sérieuse se sont perdues. En effet, un certain nombre de travaux ont été proclamés structuralistes sans en avoir les caractéristiques minimales. Cette doctrine a enfin été victime de son ambition excessive : la volonté d’unifier sous un même paradigme l’étude de la totalité des activités humaines.

Mais alors, au vu de ces déceptions, pourquoi s’intéresser encore au structuralisme ? Sur le plan méthodologique, lorsqu’il est appliqué avec sérieux et sans excès dogmatique, il donne des résultats intéressants et il se peut très bien qu’il renaisse de ses cendres sous d’autres formes, car les approches globales et synthétiques sont souvent plus pertinentes, en ce qui concerne l’homme, que les approches analytiques.

2. Principes du structuralisme

Le terme de structure a primitivement un sens architectural. Il désigne la manière dont est bâti un édifice, ses lignes de force. Mais c’est la linguistique du XXe siècle qui lui donne son emploi dans les sciences de l’homme avec l’école de Prague (Troubetzkoy, Jakobson) et le Danois Hjelmslev, vers 1939.

Un excellent énoncé des principes fondamentaux du structuralisme a été donné par Michel Foucault en 1966 : « Le point de rupture s’est situé le jour où Lévi-Strauss pour les sociétés et Lacan pour l’inconscient nous ont montré que le sens n’était probablement qu’une sorte d’effet de surface, un miroitement, une écume, et que ce qui nous traversait profondément, ce qui était avant nous, ce qui nous soutenait dans le temps et dans l’espace, c’était le système » (Foucault M., entretien, La Quinzaine Littéraire, n°5, 15 mai 1966).

La méthodologie structurale cherche à repérer un ordre présent derrière les faits et leurs variations. La saisie de cet ordre a donné l’espoir de sortir la connaissance de l’homme de la « compréhension » et des interprétations subjectives, afin de la faire entrer dans l’ère de la scientificité. La « structure » ainsi conçue est un modèle explicatif synthétique, qui est extrait par abstraction des faits épurés et de leurs transformations dynamiques. On peut aussi donner la définition donnée par Michel Foucault, selon laquelle le structuralisme est la méthode d’analyse qui consiste à dégager des relations constantes à partir d’éléments qui peuvent changer (Interview, 1971). Par cette méthode jugée largement applicable le structuralisme a tenté une unification des sciences humaines.

Avec le structuralisme, l’instantané est privilégiée au détriment des évolutions temporelles.  La doctrine s’est distanciée de l’historicité pour étudier les interactions synchroniques d’où l’utilisation soit de la combinatoire, soit de la topologie, pour tenter de donner une formalisation au jeu des forces supposées interagir. Quel que soit le domaine, il s’agit de pratiquer de grandes coupes synchronique et de les formaliser. Le refus de la temporalité laisse de côté les processus de genèse et délaisse la causalité. L’analyse structurale et atemporelle et acausale.

L’accent est mis sur l’invariance principe de base de repérage des structures. Par exemple Jean Cuisenier dans la revue Esprit de 1967 décrit le structuralisme comme « l’application aux phénomènes sociaux de transformations telles que les relations de position entre les éléments d’un système demeurent invariantes ». Il s’agit de trouver une organisation des constituants à partir de la fixité de leurs rapports. C’est le rapport des éléments entre eux qui est considéré comme  déterminant et qui doit être décrit et formalisé.

Passé ce principe, qui fait l’objet d’un accord général, les conceptions du structuralisme sont bien différentes et parfois très floues. Le degré de formalisation jugée indispensable, le mode d’existence de l’organisation étudiée et son pouvoir de genèse, sont conçus de manière diverses et ont été sujet à d’âpres controverses. La structure est tantôt considérée comme un schéma théorique (position formaliste et instrumentaliste) tantôt comme un être véritable (position réaliste).

Cette diversité est telle que l’on peut aussi parler des structuralismes. « Il existe un grand nombre de structuralisme qui parfois se complètent, souvent s’ignorent et dans certain cas entrent en conflit » (Vexliard A., « Les structuralisme et leur conflit »,  Nice, 1972). Parfois, il faut bien le dire, c’est simplement un mot fétiche qui ne renvoie à rien de précis si ce n’est à un phénomène de mode. Le structuralisme se rattache surtout au langage car les années soixante ont été un moment de rayonnement de la linguistique considérée comme « science pilote » pour les sciences de l’homme. La conception structurale se retrouve dans la  mise en avant de la « fonction symbolique » avec Lévi-Strauss et de « l’ordre symbolique » avec Lacan. Elle prend une tournure littéraire avec des auteurs comme Roland Barthe ou Gérard Genette.

3. Structuralisme et scientificité

Le structuralisme a  permis de sortir de l’abord purement empirique et de ses pièges du fait de l’identité entre l’objet d’étude et celui qui explique (identité entre explanans et explanandum). Il l’a fait  en dirigeant le regard vers la recherche d’un sous-jacent formalisable : la structure. Il a donc apporté, sur le plan de la méthode, quelque chose d’intéressant pour les sciences de l’homme. Le structuralisme a poussé vers la recherche d’une formalisation, voire la mathématisation, ce qui les rapprochait des autres sciences .

Il s’est opposé à l’approche littéraire (caractérisée par le commentaire et l’interprétation, parfois par la contextualisation sociohistorique ) en apportant une méthode e une caution de scientificité dont avaient besoin les sciences humaines en pleine expansion. Il est arrivé à un moment où l’on recherchait de nouveaux  modèles explicatifs et il a accompagné les développements de la psychanalyse, de l’anthropologie et de la linguistique. Il a semblé, à l’époque, pouvoir constituer le nouveau paradigme scientifique à opposer à la démarche littéraire et interprétative qui prévalait dans les sciences humaines et sociales.

La méthode structurale apporterait un gain de scientificité en ce qu’elle permettrait de neutraliser le sens. C’est ce que soutient dans son Essai d’une philosophie du style Gille-Gaston Granger. La science, doit s’opérer une réduction des significations, les neutraliser ou les «objectiver ». Les signification ne sont pas, par elles-mêmes, un matériaux scientifique possible. Elles sont du domaine de la philosophie. La science ne peut vouloir jouer le rôle de la philosophie, elle doit construire des structures d’objet (autrement dit : des «modèles »). Les sciences de l’homme dégagent des structures, alors que la philosophie produit une herméneutique des significations. L’exemple d’une herméneutique de type  philosophique est donné par Paul Ricœur dans son ouvrage De  l’interprétation (Paris, Le Seuil, 1965) et celui d’une construction de modèles structuraux par Claude Lévi-Strauss dans ses travaux sur les mythes. C’est un point de vue discutable.

La critique du sujet,  en tant qu’unité transcendantale, amorcée par le structuralisme est également utile pour faire évoluer la conception de l’homme. L’idée d’un sujet hors du monde, d’une unité synthétique ultime, paraît sans fondement. L’homme est au contraire multiple et divisé, en interaction avec le monde et avec ses semblables. Si l’on cherche une unité en l’homme on la trouvera plutôt du côté de l’individuation qui donne une autonomie à la personne.

A l’époque, le structuralisme en dégageant les sciences humaines des significations et du piège qu’elles tendent pour d’un enfermement de l’étude dans la glose ou l’herméneutique et ne se départissant de la problématique du sujet paraissait apporter une ouverture vers la science.

4. Une ontologie de la structure ?

Pour Jean Piaget dans Le Structuralisme (1968), « le danger permanent qui menace le structuralisme, est le réalisme de la structure ». Ce réalisme de la structure risque d’être un nouvel idéalisme car la structure n’est pas concrète, c’est une abstraction formelle. Mais on constate qu’il y a eu peu de discussions argumentées sur l’existence réelle ou non de la structure ou s’il fallait s’en tenir à une position instrumentaliste en ce qui la concerne. Il peut avoir un autre effet, que nous allons voir dans le paragraphe suivant, qui est de masquer la complexité de la réalité et de l’assimiler au modèle structural qui l’explique.

Sur le fond, la question est de savoir si on peut faire du concept de structure un usage ontologique (c’est-à-dire concernant une manière d’être, une forme d’existence du réel). L’idée que la structure puisse concerner le réel est intéressante. En effet l’idée de structure s’oppose à celle de substance et offre ainsi une alternative. D’autre part elle invite à penser une pluralité du réel, car il existe des structures bien différentes concernant des domaines divers. On échappe ainsi au monisme ou au dualisme des substances. La question est à discuter.

Sur le plan de la méthode, le structuralisme voulait saisir derrière la diversité phénoménale un arrière-plan fondateur qui serait la structure. Mais aller vers une ontologie de la structure (un réalisme structural) pose un problème et doit être discuté. L’affirmation réaliste selon lequel cette structure théorique serait le fondement réel des choses est trop abrupte ; une affirmation plus nuancée serait acceptable. On peut supposer que les structures mises en évidence donnent une idée du réel et laisse supposer qu’il soit structuré (organisé).

5. Critiques du structuralisme

Il y a eu une tentative de généralisation du langage, c’est-à-dire de ramener tout ce qui touche l’homme à des effets de langage. Mais aussi, à un langage lui-même ramené à la syntaxe et peut être finalement à une unique « structure du symbolique ». Cette volonté d’unification néglige la diversité des systèmes cognitifs et représentationnels humains. Il semble aussi qu’à un moment donné il y ait eu une confusion entre la réalité étudiée et la méthode d’étude, ou encore une contamination de l’objet d’étude par la méthode. Au vu de l’ambition de syntaxiser l’humain, on peut soupçonner que la modélisation structurale est, à cette occasion, confondue avec la réalité qu’elle explique.  Ramener l’humain à une combinatoire désincarnée, dire que la signification ne vient que du jeu combinatoire d’éléments formels est abusif.

Le structuralisme dans les sciences de l’homme, fermé sur lui même, a ignoré des courants de pensée proches et intéressants. Il a laissé de côté la pensée de la relation et de l’organisation pourtant similaire qui s’est développée avant lui, puis parallèlement. Vers les années mille neuf cent vingt, les philosophes Samuel Alexander et Lloyd Morgan bâtirent une théorie connue sous le nom d’évolutionnisme émergent, qui supposait l’apparition de configurations de plus en plus complexes. Lorsque la complexité franchit certains seuils, des propriétés nouvelles émergent et ce processus conduit à des niveaux d’organisation successifs. Une théorie des niveaux d’intégration (Theory of integrative levels) a été proposée par les philosophes James K. Feibleman et Nicolaï Hartmann au milieu du XXe siècle et, presque simultanément, par Werner Heisenberg en 1942. Cette vision du monde fut popularisée par Joseph Needham dans les années 1960.

Curieusement le structuralisme a laissé de côté la pensée systémique (Bertalanffy), alors que, dans le principe, il en est très proche. La différence entre structure et système est parfois nulle au point que les structuralistes parlent parfois de « système ». Ferdinand de Saussure parle de système,  nous avons cité précédemment Michel Foucault, on peut aussi faire appel à Claude Lévi-Strauss qui a écrit en 1955 : « L’ensemble des coutumes d’un peuple est toujours marqué par un style ; elles forment des systèmes. Je suis persuadé que ces systèmes n’existent pas en nombre illimité, et que les sociétés humaines, comme les individus dans leurs jeux, leurs rêves ou leurs délires ne créent jamais de façon absolue, mais se bornent à choisir certaines combinaisons dans un répertoire idéal qu’il serait possible de reconstituer » (Tristes tropiques, p. 183). La méthode vise à reconstituer cette combinatoire, c’est-à-dire un système. La différence est faible, elle tient à ce que la pensée structuraliste est plutôt portée sur les rapports fixes, la reproduction, l’invariance, alors que la pensée systémique est plutôt dynamique.

La volonté de trouver l’explication dans la synchronicité est devenu un dogme structuraliste qui s’est appliqué au point de dénier à l’histoire et aux évolutions toute vertu explicative, ce qui est évidement impossible, car il n’y pas de génération spontanée des organisations humaines quelles qu’elles soient. Une partie du mouvement structuraliste, reprenant la séparation culture/nature, a eu la volonté de donner une prééminence au culturel. Il y a évidemment une difficulté à nier l’histoire et valoriser la culture, car il faudrait que celle-ci soit sans histoire.

Sur le plan idéologique on trouve chez certains structuralistes un antihumanisme. Cette attitude est motivée par la constatation d’une hétéronomie objective : l’homme serait déterminé par des structures qui lui sont extérieures (celle du langage, celle de l’économie). L’humanisme est vu comme une mystification. Mais, il y a un danger à passer de la défense théorique d’un déterminisme structural et de la critique du sujet à une dévalorisation de l’humain, qui est une position idéologique ayant des conséquences politiques.

L’antihumanisme de certains structuralistes participe de ce qu’on nomme l’idéologie postmoderne et son désenchantement. Le structuralisme y a participé par sa volonté de chasser le sens pour la réduire à un jeu de signifiants. Mais, il ne s’intègre que pour partie à la postmodernité, car les divers structuralismes ont toujours maintenu l’idée d’une validité de la science, ce que la postmodernité conteste.

Une partie des auteurs déclarés structuralistes se sont exprimé dans un langage obscur et ésotérique, ce qui exclut de pouvoir prétendre à une quelconque scientificité (pourtant revendiquée).

6. Conclusion : un effacement transitoire ?

Bien que mettant en avant une méthodologie intéressante, le structuralisme a pâti de ses excès, au point qu’il semble au XXIe siècle s’être dissout. Parti d’hypothèses heuristiques et d’une forme de modélisation valide, sa tendance totalisante (tout expliquer et par ce seul modèle) l’a discrédité, car on pouvait difficilement y adhérer sans exclure les autres approches, par ailleurs intéressantes. Ce superbe isolement du structuralisme est artificiel ; il a été favorisé par la mode intellectuelle qui l’a survalorisé au détriment des courants complémentaires. On peut très bien associer le modèle structural à un approche diachronique (historique ou génétique) et fonctionnelle.

On peut penser que les mouvements d’idées désordonnés mais dynamiques et productifs dans les sciences de l’homme durant la seconde moitié du XXe siècle, dont le structuralisme a fait partie, participent de la période préscientifique (ou mieux protoscientifique) décrite par Thomas Kuhn, période pendant laquelle une multitude de doctrines se pressent et se concurrencent, avant qu’intervienne un paradigme qui les unifie pour un temps.

Pour l’avenir, le problème épistémologique de fond est de savoir si une approche globalisante est plus intéressante dans les sciences humaines et sociales qu’une approche analytique. Il semble bien qu’une vision d’ensemble permette de tirer des modèles explicatifs et prédictifs intéressants et ainsi d’obtenir une scientificité accrue, par comparaison avec une approche purement descriptive et compréhensive. Enfin, du point de vue ontologique cette approche ne donne t-elle pas une indication sur ce qui fonde l’humain et le social, à savoir son caractère organisationnel ? Ces aspects épistémologiques concernent aussi bien le structuralisme, que la pensée systémique ou holistique, qui sont des manières différentes mais très voisines de les traiter. Après l’effacement transitoire du structuralisme il n’est pas impossible qu’une synthèse discrète entre ces approches concurrentes se produise.

 

Bibliographie :

Auger P., « Le nouveau visage de la science », in La science contemporaine, t. 2, Paris, PUF, 1964.
Cuisenier J., « Le structuralisme du mot des idées et des outils », Esprit, mai 1967.
Dosse F., Histoire du structuralisme, Paris, La découverte, 1992.
Foucault M., entretien, La Quinzaine Littéraire, n°5, 15 mai 1966.
Piaget J., Le structuralisme, Paris, PUF, 1968.

 


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