Duhem : instrumentalisme et holisme épistémologique

Pierre Duhem, physicien ayant vécu et travaillé de la fin du XIXe et au début du XXe siècle, a développé une vue moins atomistique du monde que ses contemporains et une conception holistique de la science. Il est surtout connu pour son aphorisme « sauver les phénomènes » et la position épistémologique dite « intrumentaliste ».

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Duhem : instrumentalisme et holisme épistémologique. Philosophie et connaissance [en ligne] . 2016 https://philosophie.site/2016/06/06/duhem-instrumentalisme-holisme-epistemologique/


PLAN

  1. Les débuts
  2. L’instrumentalisme de Duhem
  3. Discussion sur l’intrumentalisme
  4. Le holisme épistémologique

1. Les débuts

L’œuvre scientifique et philosophique de Duhem se situe vers la fin du XIXe siècle. Au milieu du XIXe siècle, la mécanique rationnelle était reine et semblait assise sur des fondements inébranlables. Mais, « l’accroissement rapide, incessant, tumultueux des sciences physiques est venu troubler cette paix et inquiéter cette assurance […] écrit-il en 1903 (Évolution de la mécanique).

Pierre Duhem publie ses premiers articles d’épistémologie dans la dernière décennie du XIXe siècle  (« Quelques réflexions au sujet des théories physiques » en 1892 et « Quelques réflexions au sujet de la physique expérimentale » en 1894). Il donne à ce moment la première formulation de la thèse selon laquelle on ne peut juger une hypothèse isolément, en dehors de son contexte théorique. Ce qui peut être condamné, en cas de réfutation par l’expérience, c’est plutôt l’ensemble théorique auquel elle appartient et dont elle dépend.

Autre thèse, originale pour l’époque, il dénonce comme une erreur l’assimilation de l’expérience ordinaire et de l’expérience scientifique et tout particulièrement dans la science physique. L’expérience scientifique n’est pas simple et immédiate elle demande une activité complexe. L’observation comporte une part d’interprétation qui se fait à la lumière de la théorie, ce qui est loin de l’expérience ordinaire.

Duhem signale également un problème issu de la différence entre les mathématiques, qui sont exactes, et les observations qui sont toujours entachées d’imprécisions. Il montre que la relation entre la réalité et le langage mathématique est complexe.

2. L’instrumentalisme de Duhem

Duhem rassemblera ses idées dans deux ouvrages : La théorie physique : son objet, sa structure (publié en 1906) et dans Sozein ta phainomena Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée, publié en 1908.

Opposé à toute interprétation matérialiste et réaliste de la chimie et de la physique, Duhem propose une conception qu’on qualifiera à sa suite « d’instrumentaliste » ce qui signifie purement opératoire et non réaliste. Les théories ne sont que des instruments pour expliquer le monde et ne doivent pas être interprétées de manière réaliste. Le terme instrumentalisme sonne un peu bizarrement, car il évoque à l’idée d’instrument, mais il est consacré par la tradition.

La position épistémologique instrumentaliste est la suivante : La science ne décrit pas la constitution du monde, elle propose des théories concernant les phénomènes (les faits scientifiques) mis en évidence par l’expérimentation. Ces théories permettent des actions efficaces et des prédictions concernant les phénomènes. Cette position est proche de celle du positivisme, mais elle accentue la doctrine en interdisant complètement toute spéculation sur la constitution du monde.

Duhem s’inscrit dans la tradition scientifique qui a fait suite à Newton au XVIIIe siècle. L’explication par l’attraction unanimement reconnue a une puissance explicative sans préjuger de l’existence réelle des forces dont elle fait l’hypothèse. Cette épistémologie manière est considérée comme valide dans la plupart des champs disciplinaires.

3. Discussion sur l’instrumentalisme

Au fond Pierre Duhem considère que la science n’a pas à se prononcer sur des questions métaphysiques. Du coup, il défend l’idée que le cardinal Robert Bellarmin avait raison contre Galilée, puisque la science ne doit que « sauver les apparences » en s’accordant avec les phénomènes, sans prétendre décrire la réalité ultime.

Toutefois, il faut nuancer le propos, car on peut distinguer ontologie et métaphysique. Les sciences sont plus ou moins assises sur des considérations ontologiques qui ne sont pas étrangères à leur constitution et qui ne sont pas, à proprement parler, métaphysiques. Elles amènent à faire des hypothèses sur le réel  sans outrepasser la raison, ni entrer dans la croyance religieuse.

La conception instrumentaliste est suffisante et, sur un plan strictement épistémologique, on ne peut lui faire de reproche. Toutefois, elle peut être considérée comme excessivement restrictive, car la science donne une idée de la constitution du réel. Les modèles théoriques sont des créations humaines opératoires, mais ils tentent de s’accorder avec le monde et, de par ce fait, y correspondent au moins un peu. Par ailleurs, assimiler phénomène et apparence est discutable, car la réalité factuelle manifeste une résistance que n’est pas une simple apparence.

4. Le holisme épistémologique

Pour Duhem il ne peut y avoir aucune de réfutation ponctuelle d’une hypothèse en physique. Il y a selon lui plusieurs raisons à cela.

– Un fait vient d’une expérimentation qui met en jeu tout un ensemble de théories liées ensemble (et non pas une seule).
– Une théorie réfutée peut s’adapter grâce à des aménagements, tels que la modification d’une hypothèse auxiliaire (elle n’est pas d’un bloc).

Reformulé par rapport à l’empirisme logique, cela veut dire qu’il n’est pas possible de réfuter par l’expérience une proposition isolée, car c’est toute la théorie qui est confrontée à l’expérience. La thèse, qui fut reprise par Quine, a ensuite été appelée la « thèse de Duhem-Quine» ou « holisme de la confirmation ». Il n’existe pas en physique de bloc empirico-théorique parfaitement isolé et, par là, réfutable sans conséquence pour le reste. Cette conception est plus subtile et mieux adaptée que la réfutation de Karl Popper.

Bibliographie

Duhem P., « Quelques réflexions au sujet des théories physiques », Revue des questions scientifiques, t. 31, 1892.
Duhem P., « Quelques réflexions au sujet de la physique expérimentale », Revue des questions scientifiques, t. 34, 1894.
Duhem P., La Théorie physique : son objet, sa structure, Paris, Chevalier et Rivière, 1906.  (Réimpression : Vrin, 2007).
Duhem P., Sozein ta phainomena. Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée, Paris, Hermann, 1908. (Réédition  : Sauver les apparences, Paris, Vrin, 2003).


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