Critique des psychologies réductionnistes

Le réductionnisme veut ramener les niveaux d’existence complexes à des niveaux plus simples, considérant que ces derniers sont prépondérants et que le type de connaissance y afférent est plus valide (plus scientifique). Dans la psychologie les effets du réductionnisme sont néfastes, car ils amènent un appauvrissement de la recherche. Le réductionnisme prend selon la discipline concernée des aspects assez différents, que nous allons voir successivement.

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Critique des psychologies réductionnistes. Philosophie et connaissance. 2016. https://philosophie.site/2016/07/15/psychologies-reductionnistes/


PLAN

  1. Unité et diversité des doctrines 
  2. L’expérimentalisme
  3. Le comportementalisme
  4. Le biologisme
  5. Le computationnisme
  6. La critique du réductionnisme en psychologie

 

1/ Unité et diversité des doctrines

Nous allons décrire de manière synthétique les différentes tendances réductionnistes en psychologie, au travers de leurs principes ontologiques, gnoséologiques et méthodologiques. Pour ce faire, nous avons unifié les tendances doctrinaires en quatre groupes, l’expérimentalisme, le comportementalisme, le biologisme,  le computationnisme.

Pour éviter les malentendus nous allons d’emblée nuancer nos propos. Toutes les tendances réductrices ne se rencontrent pas en même temps et, un même auteur, peut adopter certaines options et en récuser d’autres. Enfin, un réductionnisme modéré peut être utile. Donnons des exemples.

Le choix gnoséologique computationniste ne s’accompagne pas d’un expérimentalisme réducteur, car il est plutôt appuyé sur la théorie. Certains cognitivistes, comme John Haugeland, dénoncent le behaviorisme. L’expérimentalisme en psychologie se lie volontiers avec le réductionnisme biologique dans la tendance neurocomportementale, mais pas toujours.

Henri Piéron, fervent partisan de l’expérimentalisme en psychologie, lutte contre le réductionnisme, car il défend l’autonomie du psychologique. Wilhem Wundt (Principes de psychologie physiologique, 1874) et William James (Principles of psychologie, 1890), fondateurs de la psychophysiologie ne sont pas réductionnistes et défendent l’idée d’une « causalité psychique ».

Nous n’avons pas insisté sur les auteurs, qui peuvent avoir individuellement une pensée nuancée, car notre but est de cerner des grandes tendances doctrinales.

2/ L’expérimentalisme

Wilhelm Wundt, est regardé par beaucoup comme le fondateur de la psychologie expérimentale. C’est lui qui a crée, en 1879, le premier laboratoire de psychologie à Leipzig avec l’intention de doter la psychologie d’une pratique expérimentale. Peu après, cette discipline se répand en Europe et le courant immédiatement se diversifie en fonction des inspirations des auteurs. Les laboratoires de psychologie expérimentale vont se multiplier dans les grandes villes. Dès la fin du siècle, un réseau universitaire de professeurs, chercheurs et techniciens, est mis en place.

Gustav Theodor Fechner, médecin, professeur de physique, à un moment donné de sa carrière, se tourne vers l’ensei­gnement de la philosophie et de la psychologie. Il se préoccupe des rapports de l’âme et du corps, cherchant à introduire la notion de quantification et trouve en 1860 la loi psychophysique fondamentale selon laquelle la sensation croît comme le logarithme de l’excitation. Certains de ses successeurs iront, comme le très connu Wilhelm Ostwald, dans le sens d’un réductionnisme psychophysique accentué. En France, c’est le philosophe Théodule Ribot qui déclenche le mouvement expérimentaliste. Il pense qu’avec la psychologie expérimentale, une nouvelle discipline scientifique est née.

Pour ses partisans, l’expérimentation présente de nombreux avantages, car, même modeste, elle « en apprend plus qu’un volume de spéculations ». Surtout, elle permet de laisser de côté la métaphysique et tous les problèmes insolubles. Cette orientation sera défendue par Alfred Binet et Henri Piéron. Le premier développera l’étude de l’intelligence ce qui aboutira à la fameuse « échelle métrique d’intelligence » (1903) et le second organisera l’enseignement universitaire de la psychologie expérimentale. Nous reviendrons plus tard sur les autres développements, en particulier béhavioristes.

Donnons un exemple de l’abord expérimental au sujet des perceptions visuelles et sensitives étudiées par Henri Pierron. Ce dernier écrit « On arrive à faire fonctionner, artificiellement, des processus élémentaires, non sans difficulté, car la solidarité organique vaut toujours…Mais grâce à un isolement relatif, on peut suivre la relation de deux variables, la stimulation et la réponse, et obtenir ainsi des lois, les lois de la sensation » il y faut un « effort scientifique d’analyse visant à isoler des fonctions élémentaires dans le complexus des réactions normales de l’organisme » (Psychologie expérimentale, Paris, Armand Colin, 1939).

Tout est dit du procédé : analyse conduisant à la recherche de l’élémentaire, ramené à des variables dans une situation artificielle, anormale. Est dit aussi ce qui est exclu : la complexité, la solidarité, les situations ordinaires. On voit se dessiner les limites assez étroites du champ d’investigation.

Dans son fondement, la psychologie expérimentale n’est pas nécessairement réductionniste, elle cherche avant tout à amener des critères de scientificité. Ce fondement est défini ainsi par Paul Guillaume (Manuel de psychologie, Paris, PUF, 1966) : Il s’agit, « à l’exemple des sciences de la nature, de décrire des faits et de déterminer leurs conditions, c’est-à-dire d’autres faits dont l’observation montre le rapport constant avec les premières ; en d’autres termes on se propose d’établir des lois ».

En principe, les expérimentations sont irréprochables sur le plan de la scientificité. Mais en pratique, elles sont réductionnistes, car les faits considérés, pour rentrer dans le cadre défini, sont réduits à leur minimum. Ce sont des faits directement observables, suffisamment simplifiés pour être quantifiés, ce qui élimine les faits qui ne s’y prêtent pas et réduit considérablement le champ d’investigation.

La psychologie expérimentale a une visée expansionniste en psychologie. Elle ne se contente pas d’asseoir la psychologie humaine sur des données expérimentales, mais a l’ambition de rendre la psychologie toute entière expérimentale. Elle tente d’éliminer l’approche clinique considérée comme non scientifique. Elle est actuellement en forte régression et il semble que l’expérimentation retrouve la place qui lui convient, celui d’un moyen d’étude.

3/ Le comportementalisme

Ivan Pavlov peut être considéré comme le père du comportementalisme. Ses intentions étaient, au départ, physiologiques et non psychologiques. C’est tardivement qu’il élabore avec son élève Shenger-Krestovnikova sa théorie des névroses expérimentales. Il s’efforce alors de ramener l’explication des troubles qu’il nomme « névrotiques », de manière très floue et inappropriée, à un jeu de stimulus et de réponses incluant le langage comme deuxième système de signalisation. Son protocole expérimental en stimulus-réponse fut repris comme paradigme psychologique aussi bien en Russie qu’aux États-Unis ou en Europe.

Henri Piéron annonça en 1908, dans son discours inaugural à l’école pratique des hautes études, que « le comportement constitue l’objet de la psychologie ». Aux États-Unis, l’idée selon laquelle la psychologie scientifique devrait être l’étude expérimentale des comportements se répandit comme une traînée de poudre. En effet, il fallait montrer que la psychologie était sérieuse, afin de pouvoir la vendre à des institutions comme l’armée, l’école, et l’industrie. La seule manière rapide de le faire était de se référer à un modèle de scientificité déjà établi : l’expérimentalisme. Il fallait aussi trouver une façon d’étendre la psychologie expérimentale, cantonnée à des faits minuscules (sensations, apprentissages), à d’autres plus vastes. Cela devenait possible grâce aux stimulus-réponses qui permettaient de situer des séquences objectives dites « comportements ».

C’est ce qui a donné la vague comportementaliste. Répandue par John Broadus Watson, à partir de 1910, elle est encore forte de nos jours. Natif de la Caroline du sud, Watson a une formation de chimiste. À partir de 1907, il enseigne la psychologie expérimentale à Baltimore. Le propos de départ indiqué par Watson dans son manifeste qui connaît immédiatement le succès aux États-Unis (Psychological review, 1913) n’était pas absurde. Il s’agissait « d’écarter toute référence à la conscience » et de faire de l’objet de la psychologie autre chose que « la production d’état mentaux ». Mais, dans ce mouvement, la psychologie devient l’observation du comportement, saisi en termes de stimulus et de réponse. L’individu est considéré comme une « boite noire » à laquelle le psychologue ne cherche pas à avoir accès. Ainsi l’objet de la psychologie est constitué par les « comportements » pour autant qu’on puisse les simplifier et les quantifier. D’où les innombrables études sur le rat.

Outre les rats, on a aussi essayé de conditionner les hommes avec un succès très relatif. C’est ce qu’a fait Burrhus Frederic Skinner, au milieu du siècle, avec l’utilisation du conditionnement dit « opérant ». Ce type de conditionnement considère que l’action de l’individu sur le milieu permet d’obtenir un renforcement positif. Skinner a mis au point une méthode de renforcement positif ou négatif des comportements à but prétendument thérapeutique, la Behavior Modification. De même, différentes applications, concernant la sélection, l’apprentissage et l’adaptation aux conditions de travail dans l’armée et l’industrie, ont été mises au point.

Le béhaviorisme non seulement introduit l’idée d’une « boite noire » psychique, dont on ne veut rien connaître, mais aussi simplifie l’observable de manière importante. Dans une préface de 1929 à une réédition de son ouvrage Behaviorisme, Watson s’étonne des critiques dont il fait l’objet, puisqu’il n’a fait qu’utiliser pour « l’étude expérimentale de l’homme le type de raisonnement et le vocabulaire que de nombreux chercheurs utilisent depuis longtemps pour les animaux inférieurs ». Avec ces propos, on voit se dessiner l’un des procédés habituels du réductionnisme : assimilation du complexe au simple et transfert sans interrogation de la méthode correspondante. Ceci aboutit à une réduction du champ phénoménal et par voie de conséquence à un rapetissement de l’objet d’étude.

Haugeland écrit « avant l’avènement du cognitivisme le behaviorisme régnait sans partage dans les départements de psychologie des universités américaines. Il portait toutes les marques d’une science avancée et florissante » (L’esprit dans la machine, Paris, Odile Jacob, 1989). A la fin des années 2000, beaucoup renoncèrent au principe de la boite noire et est apparu le cognitivo-comportementaliste. On admit qu’il était possible de théoriser les processus psychologiques gouvernant les comportements. On se mit à construire « des modèles de processus invisibles dès lors qu’on peut prédire et constater leur conséquences dans le comportement » ( Beauvois L., Comportementalisme : pourquoi est-il si urgent de le caricaturer. [en ligne]. 2006).

Selon Léon Beauvois (2006) il y aurait un accord selon lequel la psychologie comportementaliste devrait rendre compte de quatre types de comportements observables : des actes simples concrets (par exemple s’asseoir à telle distance prendre tel objet), des performances mesurables (par exemple réponse à des tests de mémoire d’intelligence), des jugements énoncés (tel que attribuer tel effet à telle cause), des émotions dont on note la présence et l’intensité (comme la peur, la colère, la tristesse). Il faut des situations expérimentales dans lesquelles on arrive à trouver des « variables situationnelles » qui peuvent changer. Le cognitivo-comportementalisme est une tentative pour maintenir un behaviorisme en voie d’extinction, en réintroduisant ce qu’il a exclu : la capacité humaine à traiter de l’information.

4/ Le biologisme

Pour le réductionnisme biologisant, la pensée et les conduites humaines sont causées directement par le fonctionnement des circuits neuronaux et leur seule explication valable est la théorisation de type neurobiologique.

Pour Auguste Comte (Cours de philosophie positive, 1930-42), seule la part de l’homme qui dépend de la nature (la nature humaine) peut être étudiée. Le tableau des sciences de Comte nous indique ce qui est étudiable scientifiquement chez l’homme : c’est la biologie. Bien qu’il ne soit pas réductionniste de manière générale, Comte l’est pour la psychologie, qui est entièrement absorbée dans la biologie et ramenée à une « théorie cérébrale ». La sociologie a une place autonome mais a pour base « la biologie et l’invariabilité de l’organisme humain ».

On retrouve 50 ans plus tard la même idée. « Il est possible de replacer l’esprit dans la nature. Il est possible de construire une science de l’esprit sur des bases biologiques » (Edelman G .M., Biologie de la conscience). Edelman récuse l’idée que la psychologie puisse être décrite de manière satisfaisante en termes psychologiques, car il n’y a pas d’esprit, ni de propriétés psychologiques. La seule connaissance valable est la neurobiologie. On doit « partir de hypothèse que la cognition et l’expérience consciente ne reposent que sur des processus et des types d’organisation qui existent dans le monde physique » (Ibid).

Meynert professeur de psychiatrie à Vienne avait inventé au XIXe siècle un système expliquant les conduites humaines par le fonctionnement cérébral resté célèbre. A un moment donné, Freud s’est essayé à ce genre d’exercice dans l’esquisse d’une psychologie scientifique jamais publiée de son vivant. Procédé qu’il a désavoué ensuite. Jean Pierre Changeux dans le même esprit, veut ramener l’esprit à son substrat biologique.

Le réductionnisme biologisant est popularisé, depuis les années 1980 aux Etats-Unis, par Paul et Patricia Churchland et par Stephen Stich en Angleterre. Ils défendent, au nom d’un matérialisme radical, une vision purement biologique de l’homme. C’est plus qu’un réductionnisme, car l’esprit, les faits mentaux, la pensée, sont déclarés sans réalité, ils n’existent pas (Matière et conscience, Seyssel, Champ Vallon, 1999). Il n’est pas question de les ignorer comme dans le behaviorisme, ni de les ramener à autre chose, car ils n’existent pas du tout. On ne doit par conséquent considérer que ce qui existe, à savoir les aspects neurobiologiques et les comportements.

Selon l’éliminativisme, une science future de l’homme expliquera causalement de manière neurophysiologique et ultimement physique l’ensemble de nos comportements définis objectivement. Par éliminativisme ces auteurs entendent que les théories nouvelles et plus justes, éliminent les anciennes infondées. En l’espèce la psychologique populaire (et celles apparentées) doit être remplacée par une théorie des états cérébraux. Les disciplines susceptibles d’expliquer ces activités spécifiques de l’homme sont considérées comme inutiles et à remplacer par la seule connaissance valide, la neurobiologie.

5/ Le computationnisme

Courant éclectique, le cognitivisme a apporté des idées nouvelles et intéressantes et une bonne partie des recherches ne sont pas réductionnistes. Mais certaines le sont. C’est le cas du computationnisme, courant de recherche fondé sur le postulat selon lequel la cognition est fondamentalement un calcul qui peut être effectué par un dispositif matériel. Cette démarche est fondée sur la déclaration d’Alan Turing de 1950, qui, en s’appuyant sur les travaux de Claude Shannon, affirma que ce que fait l’esprit humain pouvait être effectué par une machine.

Peu de temps après, H.H. Aiken élabora une théorie qui permettait de construire un circuit électronique réalisant une fonction logique. Les développements de l’informatique montrèrent que les formes syntaxiques peuvent être reproduites par des formes signalétiques électroniques en passant par l’intermédiaire d’une logique utilisant les variables (0 et 1) et des opérateurs (non, et, ou, ou exclusif, non-ou, non-et). Dans al mesure où des opérations sur les variables logiques, correspondent point par point des fonctionnements électriques, l’idée vint qu’un calcul logique du même type pourrait être effectué par l’activité nerveuse. C’est la « Nouvelle synthèse » proclamée dans les années 40 par Stephen Pinker et Henry Plotkin.

Pour ces auteurs, le calcul est enraciné dans le substrat biologique du cerveau humain et qui plus est de manière innée. Alan Nexell et Herbert Simon, lancent le dogme selon lequel l’intelligence, ou l’esprit, est un calcul symbolique de type informatique. Suit « l’information processing paradigme » annonçant que tous les aspects cognitifs (perception, apprentissage, intelligence, langage) sont des opérations de traitement de l’information (signal) similaires à celles que l’on peut implémenter dans un ordinateur. Il s’agissait de chercher « comment les phénomènes mentaux peuvent être matériellement réalisés », écrit Dan Sperber.

En 1943, Warren Mc Culloch et Walter Pitt publient un article « Un calcul logique immanent dans l’activité nerveuse ». Ils soutiennent la possibilité d’un calcul logique  dans le système nerveux en le comparant avec un réseau électronique calculateur. Il s’agit d’un point de vue osé, car les schémas proposés simplifient considérablement les neurones et rien n’indique que de tels réseaux existent vraiment dans le cerveau. Franck Rosenblatt proposa en 1962 une machine composée de deux couches de neurones électroniques, liées entre elles par des connexions au hasard, et qui pouvaient être modifiées pour apprendre.

Pour ce courant intellectuel, la pensée est un traitement syntaxique, un calcul traitant des représentations symboliques, qui correspondent elles-mêmes à des traces matérielles. On retrouve en 1989, le même projet exprimé par John Haugeland. « La pensée est une manipulation de symboles » et « la science cognitive repose sur l’hypothèse … que tout intelligence, humaine ou non, est concrètement une manipulation de symboles quasi linguistiques » (Haugeland J., L’esprit dans la machine, Paris, Odile Jacob, 1989). Haugeland affirme que les questions qui tracassent les philosophes depuis plusieurs millénaires ont trouvé une réponse. L’esprit est un système formel car « la pensée et le calcul sont identiques ». « La pensée (l’intellect) est essentiellement une manipulation de symboles ». C’est le postulat calculateur fondateur du computationnisme.

Au computationnisme, a fait suite le connexionnisme, contestant qu’il y ait un programme symbolique. Dans ce cas le cerveau est le seul et unique niveau à considérer. On n’a même plus besoin de symbole, ni de représentations. La cognition ne serait pas une propriété abstraite qui pourrait être reproduite grâce à des manipulations de symboles, mais proviendrait de l’interaction des composants biologiques du cerveau. L’approche dynamique récuse la séparation entre la cognition et son incarnation. Elle considère la cognition comme inhérente au niveau  biologique, ce qui est nommé « embodied cognition », ou encore « enaction ». (Varela F., Invitation aux Sciences Cognitives, Paris, Seuil, 1988 et L’Inscription Corporelle de l’Esprit, Seuil, Paris, 1993). Le schéma paradigmatique est celui du stimuli-réponse, supposant  que si la connectique est suffisamment complexe, elle aura réponse à tout.

Une des applications de cette manière de voir en robotique est celle de Rodney Brooks, directeur du Laboratoire d’intelligence artificielle du Massachusetts Institute of Technology qui tente de faire des robots autonomes sans représentation du monde. En gros il applique l’idée d’une boucle réflexe élargie à la perception-action pour construire une machine qui, au départ, ne sait rien de son environnement, mais qui est dotée des boucles sensori-motrices efficaces. Elle testera sa boucle de réaction/action, jusqu’à la rendre efficace et pouvoir se débrouiller dans n’importe quel environnement.

C’est une manière de considérer en continu le cerveau, le corps, le monde, et de situer l’organisme dans un rapport adaptatif au monde. Que cela soit une conception juste concernant les organismes inférieurs est assez probable. Que l’on puisse tenter une analogie entre les robots et les cafards paraît jouable. Par contre, il paraît abusif de le faire pour les mammifères et surtout l’homme concernant les capacités supérieures. Que sur cette base puisse émerger des significations, des catégories universelles de type classes d’objets, ou le langage est sans fondement.

Jean Piaget a montré depuis longtemps que l’acquisition de la capacité d’abstraction est inséparable de la mise en œuvre des schèmes sensori-moteur, mais qu’elle ne peut s’y réduire. Il y a un procédé de raisonnement fallacieux à l’œuvre, consistant à identifier des schèmes pratiques à des catégories conceptuelles, comme si c’était pareil. Ou encore à supposer derrière des attitudes des significations. Si un cafard ou un robot fuit une situation cela ne veut pas dire qu’il la juge indésirable, cela veut seulement dire que s’est bouclé un circuit d’évitement. Il n’y a là aucune signification, aucune pensée.

Pour Varela, en tant que système neuronal, le fonctionnement du cerveau revient à la recherche de stabilité sensori-motrice. Chez l’animal le système neuronal, fait une boucle perception-action. Sur le plan évolutif, ce serait sur cette base que des choses plus abstraites ont commencé à se greffer. « Comment se produit ce saut ? Pourquoi des propriétés abstraites symboliques émergeraient-elles chez le robot COG que développe Brooks ? La réponse n’est pas encore claire » (Interview dans la revue La Recherche) admet Varela. Ceci est à rapprocher de l’aveu de Jean Pierre Changeux à Paul Ricœur « L’implémentation de ce que l’on entend par signification pose problème » (Dialogue entre J.P. Changeux et P. Ricoeur).

De notre point de vue, le computationnisme est erroné. Les circuits neuronaux du cerveau ne fonctionnent pas comme ceux des ordinateurs (ils sont bien plus complexes) et il paraît impossible qu’ils puissent être le support d’inscription (d’implémentation) d’un programme symbolique déterminant les actions humaines. Quant à l’élimination complète des représentations et de la signification, elle est contraire à l’évidence. Ces réductions simplificatrices sont erronées et n’ont aucune justification scientifique.

6/ La critique du réductionnisme en psychologie

Le réductionnisme débouche sur une anthropologie naturaliste qui a le grave inconvénient de gommer la spécificité humaine. Ces doctrines psychologiques participent d’un récit philosophique qui suppose un monde matériel dans lequel se meut un homme biomécanique réagissant à des stimuli par des réponses déterminées par son câblage nerveux, et, au mieux, par l’intermédiaire d’une cognition, elle-même mécanisée sous forme syntaxique. C’est une vision de l’homme qui laisse de côté la culture, l’histoire et la pensée. Ce récit nous donne à voir un homme simplifié, réduit à son soubassement bio-comportemental, se mouvant dans un environnement concret. Or l’homme n’est pas que cela.

Le réductionnisme commet deux erreurs :

1/ Il prétend que les faits à prendre en compte dans le domaine psychologique sont simples et concrets et que les autres types de faits (conduites complexes, aspects symboliques, interactions relationnelles) n’existent pas ou doivent être laissés de côté. Or, les faits humains sont en général complexes et imprégnés de sens.

2/ Il prétend que tous les faits sont déterminés

– soit par la matière neuronale,

– soit directement par eux-mêmes sans intermédiation entre eux.

Dans les deux cas, il y a la négation d’une possible autonomie de la dimension symbolique et représentationnelle et de sa force déterminante.  Or, il semble bien qu’il soit impossible de négliger cette dimension chez l’homme.

Le réductionnisme en psychologie mène la recherche vers des domaines ayant, certes, un intérêt, mais qui est limité pour l’étude de l’humain.

Bibliographie

Churchland P et P., Matière et conscience, Seyssel, Champ Vallon, 1999.
Guillaume P., Manuel de psychologie, Paris, PUF, 1966.
Haugeland J., L’esprit dans la machine, Paris, Odile Jacob, 1989.
Pierron H., Psychologie expérimentale, Paris, Armand Colin, 1939.
Varela F., Invitation aux Sciences Cognitives, Paris, Seuil, 1988.
Varela F., L’Inscription Corporelle de l’Esprit, Seuil, Paris, 1993.


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