La matière

La matière, unique constituant du monde pour les matérialistes, ou second pour les dualistes, est une notion dont la signification oscille du plus concret au plus abstrait. Cette idée est ambiguë et tend à substantifier le monde ; ce sur quoi on doit s’interroger !

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. L’idée de matière. Philosophie, science et société [en ligne]. 2017. http://www.philosophie.site/2017/01/03/la-matiere/


PLAN

  1. La matière, du concret à la substance
  2. La composition de la matière
  3. Matière et réductionnisme
  4. Une matière ambiguë

1. La matière, du concret à la substance

Si l’on prend pour point de départ René Descartes, la notion de matière est double : c’est une catégorie pratique désignant ce qui constitue les choses, mais c’est aussi une notion métaphysique, nommant une substance. La double signification du terme apparaît dans les Méditations métaphysiques : « Lorsque je pense que la pierre est une substance, ou bien une chose qui de soi est capable d’exister, puis que je suis une substance, quoique je conçoive bien que je suis une chose qui pense et non étendue, et que la pierre au contraire est une chose étendue et qui ne pense point, et qu’ainsi entre ces deux conceptions il se rencontre une notable différence, toutefois elles semblent convenir en ce qu’elles représentent des substances » 1.

La pierre, objet concret, chose tangible, est aussi une substance (qui existe d’elle-même) dont le caractère est l’étendue. La conception est d’une séduisante simplicité ! Cette double signification est retrouvée chez la plupart des auteurs contemporains de Descartes et le sera ultérieurement. La notion cumule deux significations distinctes, celle de manifestation concrète de la réalité et celle de substance, la seconde étant le substratum (le support permanent) de la première.

L’idée de matière en mouvement ou au repos a été reprise par le newtonisme. Elle constitue les corps (immobiles ou mus par des forces). Les corps sont composés de matière qui a une masse, et qui produisent des forces proportionnelles à cette masse. Là aussi, la conception est d’une simplicité séduisante ! Si on ajoute les formules d’un calcul mathématique qui permet de calculer les forces, on comprend que les contemporains aient pu être éblouis ! On a opposé Newton et Descartes, mais, sur la plan d’une matière définie comme une substance simple, ils sont en accord.

Cette conception appelée mécaniste marche admirablement, pourvu qu’on se limite à son domaine d’application (les objets solides, l’astronomie). La jonction entre concret et substance est parfaite, puisque la masse les réunit et qu’on comprend intuitivement qu’une pierre est constituée d’une substance perdurante étendue pourvue d’une masse qui fait qu’elle tombe. Mais, cette simplification présente des inconvénients lorsqu’on s’adresse au vivant et provoque la dualité dont nous avons parlé plus haut, car l’esprit reste en marge, hors nature. Devant ces difficultés, des solutions ont été proposées.

La première solution est de pourvoir la matière de plus de qualités. Diderot lui reconnaît le mouvement et la sensibilité. Dans la matière inerte, la sensibilité est inactive, mais elle devient active dans le vivant. La sensibilité permet de concevoir une continuité de l’inerte au vivant jusqu’à la pensée. Ceci a l’avantage d’amener l’idée d’une autonomie possible pour le vivant jusque dans la possibilité d’une pensée pour l’homme. Si la matière est sensible, l’homme peut avoir une capacité à ressentir et de penser indépendante de toute intervention extérieure, ce qui évite « de se précipiter dans un abîme de mystère, de contradictions et d’absurdités » 2.

Denis Diderot proteste contre la réduction du monde à la physique newtonienne, car elle provoque un dilemme. Il faut que la nature soit décrite de façon à rendre compte sans absurdité de l’existence de l’homme. Si on la décrit en termes mécanistes, il faudra inventer une âme ou un esprit, car l’explication mécanique est insuffisante pour expliquer la pensée. Diderot utilise les sciences de son temps, et son matérialisme s’en trouve foncièrement modifié. L’anthropologie de Diderot mobilise la médecine et les sciences du vivant contre le dualisme, et il conteste la simplification mécaniste du matérialisme. Pour Diderot, « une nature automate aura pour corrélat l’automate doué d’âme »3. Son raisonnement reste valable deux siècles et demi plus tard.

Dans le Dictionnaire philosophique, Voltaire propose un débat sur la matière entre deux personnages, l’« énergumène » et le « philosophe ». (L’énergumène) – Qu’est ce que la matière ? (Le philosophe) – Je n’en sais pas grand-chose. Je la crois étendue, solide, résistante, gravitante, divisible, mobile ; Dieu peut lui avoir donné mille autres qualités que j’ignore. À la section suivante, on trouve cet ajout prudent : « Les sages à qui l’on demande ce que c’est que l’âme, répondent qu’ils n’en savent rien. Si on leur demande ce que c’est que la matière, ils font la même réponse »4.

Pour La Mettrie, la matière a trois propriétés essentielles : l’étendue, la force motrice et la faculté de sentir. La faculté sensitive est à l’origine des facultés intellectuelles chez l’homme comme chez les animaux. Cabanis affirme dans Les rapports du physique et du moral (en 1795) que le moral n’est que le physique envisagé d’un certain point de vue, le cerveau produisant la pensée comme le foie produit la bile. Ces idées de « production » et de fonction sont loin d’être triviales, mais, faute d’élaboration, elles prennent une tournure simpliste. S’il y a une homogénéité du foie et de la bile, elle n’est pas évidente entre le cerveau et la pensée. L’analogie sécrétoire sera reprise par Carl Vogt (1845) et elle est nuancée par Jakob Moleschott (1852), tous deux médecins. Elle est dénoncée par Bernard Conta en 1877 « l’âme n’est pas une sécrétion, mais bien une fonction »5.

Dans le courant vitaliste qui va de Stahl en passant par Bordeu, Barthez (école de Montpellier), jusqu’à Bichat et même dans le courant matérialiste avec Haller, Boerhaave, Maupertuis, d’Olbach et La Mettrie, on trouve une opposition au réductionnisme mécanique. Contrairement aux apparences, cette opposition existe même chez La Mettrie, explicitement matérialiste, car son « homme-machine » est sensible et organisé6. Dans ce cas, la référence à la matière n’est pourtant pas simplificatrice-réductionniste. Julien Offray de La Mettrie apporte une avancée qui va à l’encontre du réductionnisme en contribuant à l’idée d’organisation. Tous ces auteurs peuvent être qualifiés de matérialistes, mais c’est un matérialisme non réducteur qui cherche à échapper à la simplification mécanique du monde et de l’homme.

Au XIXe siècle, est apparue la volonté de lier matière et société et de ranger l’économie politique sous la bannière du matérialisme. Ce qui est pris en considération par Marx, ce sont les conditions concrètes des individus dans la société : leurs conditions de vie, leurs revenus, leurs rôles dans la production, leurs places dans la hiérarchie sociale, leurs intérêts socio-politiques. Le terme matière est utilisé au sens des biens concrets et utiles et en considérant leur répartition, l’ordre social et les enjeux politiques de cette dernière. On retrouve l’usage concret du terme quoiqu’il s’étende vers la sphère sociale.

En accord avec l’économie classique, Marx considère que l’économie est une sphère naturelle qui existe de tout temps à tous les niveaux de développement. Or, la nature est le développement selon des lois de la substance étendue, c’est-à-dire la matière. Le lien avec la substance est quand même lointain.

L’hypothèse communément retenue, c’est que cette appellation de matérialiste vient directement de l’opposition à l’idéalisme et du renversement de la thèse idéaliste hégélienne. « La conception hégélienne de l’histoire suppose un Esprit abstrait ou absolu, qui se développe de telle façon que l’humanité n’est qu’une Masse lui servant de support plus ou moins conscient. Dans le cadre de l’histoire empirique, exotérique, Hegel fait donc se dérouler une histoire spéculative, ésotérique. L’histoire de l’humanité se métamorphose en histoire de l’Esprit abstrait de l’humanité, d’un Esprit par conséquent transcendant à l’homme réel »7. Marx y oppose les intérêts réels, les intérêts politiques8. On voit très bien que ce qui est appelé « matériel », ce sont les conditions pratiques, économiques et leur gestion politique.

2. La composition de la matière

Avec la recherche scientifique, la question de la matière change à la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle. On part toujours du concret, mais la spéculation abstraite sur le substratum unifié, éternel, immanent, se transforme en une réflexion sur la composition de la matière. Le problème devient celui de sa constitution envisagé selon une approche scientifique. Les résultats seront stupéfiants !

Lavoisier, à la fin du XVIIIe siècle, énonce son principe : « dans toute opération, il y a une égale quantité de matière avant et après l’opération » (1775). En 1789, Lavoisier a publié son Traité élémentaire de chimie. Il y expose la chimie sous un angle géométrique et les composés chimiques comme la combinaison d’éléments. Il dresse une liste de trente-trois éléments ou « corps simples ». Lavoisier conçoit tous les produits chimiques, c’est-à-dire la matière comme autant de combinaisons de ces éléments.

Tout d’abord, il laisse délibérément de côté la question philosophique de la constitution ultime de la matière. Le changement d’attitude est explicite et assumé : « Si par le nom d’éléments, nous entendons désigner les molécules simples et indivisibles qui composent les corps, il est probable que nous ne les connaissons pas ». Cette question est, pour Lavoisier, une question purement métaphysique et il propose comme alternative de considérer comme « éléments » ou « principes » des corps, « les substances que nous n’avons encore pu décomposer par aucun moyen ». Une interprétation atomiste sera proposée par Dalton. Pour ce chercheur, les atomes composent les éléments et il cherche à en évaluer la masse. Jean Perrin, en 1906, mettra en évidence expérimentalement les atomes pressentis par Dalton. En 1869, Mendeleïev, dans l’article « Les dépendances entre les masses atomiques des éléments » avait déjà pris en compte simultanément la masse atomique, la valence et les propriétés chimiques. La matière se complique !

Vers la fin du XIXe siècle, l’énergie va sérieusement concurrencer la matière comme constituant fondamental de la nature. Carnot, en 1824, étudie les échanges thermiques. Ses travaux, repris par Émile Clapeyron, aboutiront à l’idée d’une dissipation irréversible de l’énergie potentielle. Vers 1841, Julius von Mayer propose l’idée que l’énergie ne peut être ni créée, ni détruite, ce qui donnera le premier principe de la thermodynamique, reformulé ensuite par Hermann von Helmholtz. Julius von Mayer établira également l’équivalence entre travail et chaleur, ce qui fut aussi montré par James Joules deux ans plus tard. Cet ensemble de travaux concordants mènent vers le concept d’énergie.

En 1895, le chimiste allemand Wilhelm Ostwald publie un article La déroute de l’atomisme contemporain. Il affirme que « la matière est une invention […] que nous nous sommes forgé pour représenter ce qu’il y a de permanent ». Mais, « la réalité effective […] c’est l’énergie […] c’est l’énergie qui gouverne toutes les formes physiques »9. La thèse s’étend bien au delà de la physique, puisqu’il évoque une énergie psychique. Le propos d’Ostwald est ontologique, il s’agit de détrôner la matière comme composant fondamental du monde. L’énergétisme eut un grand succès à la fin du XIXe siècle.

Le savoir issu de la physique atomique et de la cosmologique combinées a provoqué une évolution et un approfondissement du débat. Au début du XXe siècle, les atomes, « en tant qu’ils constituent l’étant inaltérable proprement dit, se meuvent dans l’espace et dans le temps et provoquent par leur disposition et leurs mouvements réciproques les phénomènes variés de notre univers sensible »10. Tous les objets concrets sont faits des mêmes particules, ce qui donne une unité du concret. Du coup, le terme générique de matière pour désigner le concret semble justifié.

Mais, la notion d’atome se complexifie singulièrement. La physique, depuis Bohr et Rutherford (1911), nous montre des atomes composés d’un noyau et d’électrons. Il est ensuite apparu que le noyau était lui-même composé de particules dites subatomiques, les nucléons. Vers 1935, on découvre deux catégories de nucléons, les protons et les neutrons, liés entre eux grâce aux mésons. Vingt-cinq ans plus tard, ces particules nucléiques laissent apparaître leurs composants, les quarks, liés par les gluons. D’autres particules suivront.

Pour beaucoup de particules, la stabilité comme l’individualité ne sont pas assurées. D’autre part, les caractéristiques que l’on peut leur attribuer sont réciproques : c’est l’interaction qui donne les propriétés observées. « Déjà au niveau […] des nucléons, la nature quantique des objets interdisait de les considérer comme des assemblages mécaniques de simples juxtapositions de parts autonomes et préexistantes. Encore était-il possible de dissocier les composants : on peut désagréger un noyau en ses différents nucléons, les séparer. Cela n’est plus possible avec les quarks »11.

Interviennent aussi d’autres composants du monde. En 1905, Einstein remplace l’espace et le temps par l’espace-temps. En 1915, il aboutit à la relativité générale : l’espace-temps a une forme, une courbure, qui produit la gravitation. Ce serait la matière qu’il contient via sa masse. Il réconcilie l’énergie et la masse grâce à sa formule sur « l’énergie de masse » qui indique qu’un corps possède, du fait de sa masse, de l’énergie. Du coup, la conservation de la masse est mise en question.

La masse des particules a été également et plus radicalement mise en question par la théorie quantique. Sa dernière mouture considère que les particules devraient avoir un masse nulle. En effet, leur masse leur serait donnée par un champ avec lequel elles interagissent (c’est la conception de Peter Higgs qui a été confirmée par la mise en évidence du boson). Du coup, on doit admettre que les particules n’ont pas de masse par elles-mêmes et, à ce titre, on peut légitimement se demander de quelle matière elles pourraient bien être faites ? La physique rend incertaine la notion de matière lorsqu’elle interroge ce qui la constitue.

Les différents objets de connaissance de la physique sont des objets définis par des systèmes d’équations à partir desquels on fait des expérimentations pour trouver des faits qui les corroborent ou les réfutent. Il en résulte des objets de science auxquels on fait correspondre des référents réels, mais ces référents ne sont ni une chose comme un morceau de matière concrète très petit et insécable (atome), ni une substance. Pourtant, l’idée de matière insiste. Pour le physicien Lévy Leblond, « il persiste une forme de matérialité » 12.

3. Matière et réductionnisme

Dans la modernité, au fil du temps, l’idéalisme a perdu en crédibilité et laissé une large place au matérialisme. Mais, les doctrines matérialistes, si elles affirment le primat de la matière, précisent rarement de quoi elles parlent. C’est pourquoi nous n’avons pas suivi le fil des matérialismes modernes, mais plutôt les évolutions de l’idée de matière. Nous allons cependant y faire allusion ici, car le matérialisme engendre le réductionnisme qui a un effet majeur sur la vision du monde. Le matérialisme réductionniste comporte deux aspects qui se rejoignent. Le premier concerne la manière de connaître (enjeu épistémologique) et le second ce qui existe dans le monde (enjeu ontologique).

Selon la doctrine réductionniste, la bonne manière de connaître est analytique. Il convient de décomposer le domaine de recherche en autant de parcelles que possible jusqu’aux plus élémentaires. Cette décomposition permettra la meilleure explication. Il s’y associe un présupposé ontologique : le complexe peut se ramener au simple qui constitue vraiment le monde. Aller vers l’élémentaire, c’est aller vers le réel, vers ce qui existe vraiment et fondamentalement. Le réductionnisme s’appuie sur la métaphysique matérialiste pour laquelle tout dans le monde est constitué d’une unique substance, la matière (dans sa variante atomiste, la matière est elle-même formée d’atomes, éléments ultimes et insécables). Sur le plan de l’organisation des connaissances scientifiques, le projet réductionniste a l’ambition de ramener les sciences humaines à la biologie, la biologie à la chimie et la chimie à la physique.

Le réductionnisme aboutit au physicalisme. L’un et l’autre se sont imposés à partir du Discours de la Méthode de Descartes. Il a été repris par Newton qui estime que les « puissances actives, attraction et répulsion qui règlent le cours des astres et la chute des corps » sont valables pour la combustion, la fermentation, le magnétisme, etc.… Au milieu du XIXe siècle, il prend de l’ampleur. On le retrouve en biologie. Helmholtz et Brücke, physiologistes de renom, veulent établir « qu’aucune autre force que les forces physico-chimiques courantes ne sont en action dans l’organisme ». Pour Einstein, les lois générales de la physique permettront de construire « la théorie de tous les phénomènes de la nature, y compris ceux de la vie ». Selon la thèse physicaliste, le monde est uniquement constitué par ce que décrit la physique qui est la science dernière.

L’inconvénient de la méthode analytique, utilisée sans mesure, c’est qu’elle ne permet pas de comprendre les ensembles organisés. Par cette méthode, le complexe est démembré et les phénomènes qui viennent des entités composites sont négligés. Les connaissances qui prétendraient rendre compte de ces entités et de leurs propriétés sont rejetées, car elles ne se conforment pas à la bonne manière de procéder. Elles ne sont acceptables qu’à titre provisoire. Quant au principe d’une réduction ontologique, c’est un a priori dont l’utilité est discutable, l’évolution des sciences étant plutôt en faveur d’une pluralité ontologique.

En résumé, on peut distinguer deux aspects du réductionnisme :

– Un réductionnisme épistémologique qui est un principe de méthode. Il est parfaitement légitime et a montré sa fécondité. Il choisit le plus fort degré de simplicité pour résoudre un problème. Sa généralisation, par contre, est abusive. Elle suppose que l’on aura une explication complète du monde à partir de la physique.

– Un réductionnisme ontologique pour lequel tout niveau d’organisation supérieur est le résultat, sans aucun ajout ni différence, de la composition additive ou causale des éléments du niveau inférieur et ainsi de suite jusqu’au dernier, le plus élémentaire (celui des particules élémentaires). Ce dernier niveau constituerait véritablement le réel.

Un argument puissant en faveur du réductionnisme matérialiste est du type « rasoir d’Occam ». On peut le formuler ainsi : il convient de ne supposer aucun être inutile. Si la thèse réductionniste est justifiée, elle s’applique de proche en proche. Pas seulement à l’esprit, mais aussi au vivant, puis aux éléments chimiques. Reste la matière ramenée à sa forme substantielle. Du point de vue épistémologique, on aboutit au « physicalisme », doctrine qui donne comme seule science la physique. Le réductionnisme ontologique, s’il est conséquent, aboutit au physicalisme.

Pour les matérialistes contemporains comme Denis Collin, la science est matérialiste et « le réductionnisme va de pair avec le développement de la science moderne »13. Pour cet auteur, « le matérialisme se prononce sur la composition de l’être : il soutient que tout est matière, entendue au sens cartésien de la substance étendue… »14.

En dernier lieu, on aboutit à une science physique généralisée. C’est le « physicalisme », qui, sur la base ontologique d’un monisme matérialiste, veut ramener la connaissance scientifique à la physique et éliminer les autres connaissances (chimie, biologie et encore plus la psychologie). Si on se déclare réductionniste, le physicalisme est effectivement la seule forme conséquente, car, si la thèse réductionniste est juste, elle s’applique transitivement de niveaux en niveaux, jusqu’au dernier. On devrait pouvoir réduire les niveaux de descriptions de proche en proche jusqu’au dernier qui est le plus fondamental et correspond à celui de la substance matérielle.

Le déterminisme ontologique et le matérialisme se conjuguent pour affirmer la transversalité universalisante des lois de la physique. Elles seraient valables pour tous les événements de la nature. Ce choix gnoséologique conduit à récuser la découpe du monde en champs différents et irréductibles obéissant à des lois qui leur seraient propres. Est mis à l’écart, ce qui nécessiterait d’être étudié selon des lois et des concepts propres, sans rapport avec les principes physiques.

Concernant l’homme, la réduction concerne d’abord l’esprit et elle est généralement limitée au niveau neurobiologique. Si on admet ce genre de seuil d’application, on admet par implicite une discontinuité, une différenciation. Le réductionnisme neurobiologisant limite la différenciation possible au niveau neurobiologique, niant la possibilité d’une complexification supérieure.

« Adopter une stratégie réductionniste, c’est essayer d’expliquer les niveaux macroscopiques (les propriétés psychologiques) à l’aide des niveaux microscopiques (les propriétés des réseaux de neurones) »15. L’esprit, les faits mentaux, n’ont pas d’existence autonome16 et l’on ne doit considérer que les comportements gouvernés par le cerveau assimilé à de la matière. La substance de l’esprit devient la matière cérébrale, substance blanche et substance grise, neurones et axones.

Ces auteurs ajoutent qu’une science future de l’homme expliquera causalement, de manière neurophysiologique et ultimement physique, l’ensemble de nos comportements définis objectivement. Les théories psychologiques doivent être remplacées par une théorie des états cérébraux. Le raisonnement prend pour postulat que la neurobiologie et la psychologie auraient le même objet, ce qui justifierait que la psychologie soit réduite (pour la psychologie scientifique) ou éliminée (pour la psychologie populaire)178.

Les principes allégués par les Churchland, tels que la recherche de scientificité, la critique du dualisme cartésien et de l’opposition nature/culture, le remplacement des théories non valides, ne sont pas critiquables. Mais, ils n’imposent pas un réductionnisme matérialiste. Le matérialisme est choisi par défaut, comme solution au dualisme jugé erroné. Pour Paul et Patricia Churchland, le choix du matérialisme est d’abord un refus du dualisme cartésien qui a dominé la pensée philosophique pendant trois siècles19. Dans une conversation, Patricia Churchland avoue faire comme si le matérialisme était démontré. Elle admet l’avoir choisi comme la seule alternative possible au dualisme cartésien qu’elle refuse21.

4. Une matière ambiguë

La matière correspond d’abord à une intuition sur la réalité concrète qui, sous certains aspects, a un caractère palpable, durable, étendu. Épurée, elle a été déclarée substance et pourvue de diverses propriétés essentielles, ou qualités premières. Le terme matière oscille entre la désignation du concret (ce dont semble composer durablement les choses) et une substance qui renvoie au réel dernier et qui serait censée constituer unitairement le monde.

Le mot sert aussi à désigner génériquement ce dont s’occupe la physique et la chimie, généralement appelées « sciences de la matière ». Du point de vue de la physique atomique contemporaine, ce sont les nucléons qui se rapprochent le plus de ce que semble désigner ce terme, mais ils ne forment qu’une partie des objets physiques, car il faut aussi tenir compte des champs qui sont à l’origine de la masse, des ondes électromagnétiques, des particules sans masse, de l’énergie, de l’espace-temps. On est très loin d’une substance uniforme pourvue de diverses qualités.

On voit toute la difficulté du terme de matière. La convocation sous la même notion du concret, de choses usuelles, de la substance étendue, des divers objets des sciences physiques ou chimiques, la rend confuse. Elle confond des aspects qui ne sont pas compatibles et gomme des différences pourtant indispensables au raisonnement. La modernité a produit, à côté de l’esprit, duquel la matière tire sa définition négative, une notion fourre-tout qui ramène la diversité des formes d’existence à une substance unique bien problématique.

1 Descartes R., Méditations métaphysiques, Méditation troisième, Œuvres et Lettres, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1953, p. 293.

2 Ibid, p. 678.

3 Prigogine I., Stengers I., Ibid, p. 136.

4 Voltaire, Dictionnaire philosophique, Article Matière section I et II.

5 Conta B., Théorie du fatalisme, Bruxelles, 1877 : cité par Charbonat P., Histoire des philosophies matérialistes, Paris, Kimé, 2013, p. 481.

6 La Mettrie, L’homme machine, Paris, Denoël, 1981, p.189, 192-193.

7 Marx K., Engels F., La Sainte Famille, Paris, Éd. Sociales, 1972, p.107.

8 Marx K., L’idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 40

9 Ostwald W., « La déroute de l’atomisme contemporain », Revue générale des sciences pures et appliquées, n°21, 1895, pp. 953-958.

10 Heisenberg W., La nature dans la physique contemporaine, Paris, Gallimard, 1962, p. 15.

11 Lévy-Leblond J.-M., Aux contraires, Paris, Gallimard, 1996, p. 280.

12 Lévy-Leblond J.-M., Une substance sans qualité, conférence à Nice, 2008.

13 Collin D., La matière et l’esprit : Science, philosophie et matérialisme, Paris, Armand Colin, 2004., p. 23, 84.

14 Ibid

15 Churchland P.S., « Que peut nous enseigner la neurologie au sujet de la conscience ? », in Des neurosciences à la philosophie, Paris, Syllepse, 2008, p. 330.

16 Churchland P. M., Matière et conscience, Seyssel, Champ Vallon, 1999, p. 70.

19Voir chapitre VII de Smith-Churchland P., Neurophilosophie, Paris, PUF, 1999.

20Lewin R., La complexité, Paris, InterEditions, 1994, p. 167.

21Ibid, p. 181.