Un récit philosophique des connaissances scientifiques

Mythe et science sont considérés comme antinomiques, car on attribue à la science une visée de connaissance objective et au mythe un caractère fictif. Mais, en s’appuyant sur les connaissances scientifiques, la philosophie peut proposer une conception du monde qui ressemble aux mythes. Nous désignerons cette conception du monde, par le terme de récit philosophique des connaissances scientifiques, en abrégé « récit philosophique ».

Pour citer cet article :

 


  • PLAN
  1. Différences entre mythe et récit philosophique
  2. Un récit plausible sur l’univers
  3. La croyance dans les récits

1. Différences entre mythe et récit philosophique

Un grand récit philosophique ?

On peut qualifier de « grand récit » une conception cohérente largement partagée au sein d’une culture. C’est le rôle de la philosophie que de proposer des grands récits qui relient l’homme, le monde et la société. Une telle entreprise, lorsqu’elle n’est ni métaphysique, ni idéologique, apporte du sens utile à l’individu et à la cohésion sociale. Exposer ce que l’on connaît du monde donne un récit de ces grands récits qui a trait aux origines, à la place de l’homme, au rôle de la connaissance. Un tel récit n’est pas anecdotique, il a une efficacité sociale et culturelle, car il entre en concurrence avec les mythes.

Pour Etienne Klein, « les scientifiques sont parvenus à élaborer un « grand récit de l’univers » long de 13,7 milliards d’années. Singulier, inédit, extraordinaire même, il est en rupture sur bien des points avec toutes les cosmologies traditionnelles que Gaston Bachelard appelait joliment des « songeries traditionnelles » » (Klein E., Discours sur l’origine de l’univers, Paris, Flammarion, 2010, p. 12.).

Gilbert Hottois signale que la philosophie contemporaine « n’a cessé de rapprocher les représentations scientifiques […] et les autres représentations symboliques (mythes, religions, croyances) propres aux diverses cultures » (Hottois G., La science entre valeurs modernes et postmodernité, Paris, Vrin, 2005, p. 7-8). Il y a bien une perméabilité, mais, pour autant, il ne faudrait pas en conclure que le récit savant soit équivalent au mythe traditionnel.

L’utilisation de la notion de mythe

Le mythe propose une conception globale, cosmologique et anthropologique, partagée par une communauté humaine. Le mythe nous parle des origines du monde, de sa composition, de son devenir et de la place de l’homme. Un mythe n’est pas forcément fantaisiste ou irrationnel. Comme l’a montré Claude Lévi-Strauss, au delà du contenu imaginaire et symbolique, il comporte une forme de rationalité élémentaire.

Mais, de plus, un mythe peut servir à exprimer des idées philosophiques. Si l’on prend un des mythes occidentaux parmi les plus connus, comme le mythe de la caverne de Platon, au delà de la fable imagée, il y a une conception du monde très précise et rationnelle. On peut parler de mythe au sens d’une conception générale qui encadre la pensée et l’activité humaine. Les connotations péjoratives (faux, inexistant, fantaisiste, irréaliste) attribuées au mythe ne sont pas toujours pertinentes. Un mythe peut être fantaisiste ou pas.

Le mythe donne lieu à une formulation partagée permettant une adhésion collective. De la sorte, certains auteurs parlent de mythe scientifique désignant les conceptions qui organisent la science (de l’extérieur comme de l’intérieur), celles qui en résument les acquis et proposent une vision du monde. Dans cette acception, mythe traditionnel et scientifique sont tous deux une tentative de représentation du monde, des hommes et de la société qui se veut cohérente.

Comme le mythe traditionnel, le récit philosophique de l’univers, appuyé sur la science, opère une synthèse qui, de par sa généralité, n’est pas prouvable, bien qu’elle s’appuie sur des connaissances avérées. Il propose une conception d’ensemble concernant l’origine et la nature de l’univers, son organisation, la place de l’homme, le rôle de la connaissance. Il répond à un besoin de savoir sur les origines du monde, son devenir et sur la place de l’homme. Le récit philosophique issu des sciences joue, sur le plan socioculturel, le même rôle que le mythe traditionnel : il donne du sens et apporte une compréhension du monde.

Les deux types de récits (mythique et philosophique) sont communément répandus, au sens où tous les membres de la communauté en connaissent les grands traits. Ils peuvent être repris et rassemblés dans des livres qui en exposent le détail et la synthèse. La Bible, le Coran, les Upanishad, sont les livres des mythes religieux traditionnels. Le mythe entraîne une adhésion croyante qu’il est difficile de remettre en cause. Il se discute difficilement et sa critique provoque des réactions de mécontentement et parfois de violence.

Un exemple contemporain d’une combinaison intelligente entre mythe et science est donné par un colloque du CNRS « Mutations du mythe de l’ADN ». Citons l’argument de Sonia Dheur : « L’ADN comme support de l’information héréditaire est fortement investi du point de vue symbolique et convoque notamment les notions d’identité, de programme et de pérennité. Afin de tenter de décrire le plus largement possible le statut symbolique de l’ADN et définir au mieux comment les évolutions scientifiques et sociales modifient, ou, au contraire, laissent intacts les récits sur l’ADN, nous ouvrons un espace de réflexion ouvert à tous, sous la forme de journées d’étude interdisciplinaires. La thématique du mythe de l’ADN incite à recourir à des disciplines aussi diverses que la biologie, l’anthropologie, l’histoire et la philosophie des sciences. Le projet n’est pas une confrontation classique des sciences humaines et des sciences biologiques, où les secondes seraient l’objet critique des premières, mais une interrogation en commun sur un objet matériel et culturel qui, un demi-siècle après son « invention », prend toute sa place opérante dans nos imaginaires » (Journées d’étude à Bordeaux, les 5 et 9 décembre 2016 : Mutations du mythe de l’ADN).

Cependant, il existe des différences importantes entre mythe et récit scientifique qu’il ne faut pas négliger. La validité du contenu, le mode de constitution des savoirs sont bien différents.

Des différences importantes entre mythe et récit philosophique

La grosse différence entre les deux tient à ce que le mythe traditionnel se fonde sur l’observation ordinaire de l’environnement naturel et social de l’homme, alors que le récit philosophique de l’univers se fonde sur les acquis scientifiques de l’époque. Dans ce dernier cas, il s’agit de connaissances vérifiées et au caractère élaboré. Les mythes traditionnels sont anthropomorphiques, ils utilisent des raisonnements finalistes et surtout proposent des fictions. Dans le mythe traditionnel, il y a toujours un ou plusieurs dieux, ayant un pouvoir sur le monde et les hommes, ainsi que divers lieux surnaturels, plus intéressants que les lieux naturels. Ce n’est pas le cas dans le mythe scientifique qui s’intéresse au monde tel qu’il est. À la différence du mythe traditionnel, le mythe scientifique n’est pas gouverné par l’imaginaire, mais appuyé sur les connaissances valides.

Autre différence, le récit philosophique, appuyé sur les sciences empiriques, n’a pas le degré de généralité du mythe ordinaire. Il n’explique pas tout, et doit admettre que de nombreux aspects lui échappent. D’autre part, tout ne se tient pas dans le récit scientifique, un aspect ne renvoie pas systématiquement à un autre. Son effort de cohérence échoue, car les données scientifiques sont éparses et incomplètes. Enfin, si l’on suit Lévi-Strauss, les mythes traditionnels sont, en arrière-plan, structurés par la « fonction symbolique », une logique qui leur impose des régularités de construction. Il n’en est pas de même pour les récits philosophiques issus de la science.

Concernant l’adhésion croyante, elle est bien plus forte dans le mythe traditionnel que dans le récit ou l’énoncé philosophico-scientifique. Le motif évident est que les mythes traditionnels véhiculent des enjeux de consolation puissants tels que le paradis, l’immortalité, ou l’appui des Dieux. Ils provoquent donc un fort investissement affectif. Le mythe scientifique aussi, mais à un bien moindre degré, car son enjeu principal est la vérité. Nulle consolation à la clé, bien au contraire, certains aspects de la réalité ainsi énoncés sont douloureux. L’homme ne peut plus se considérer comme un sujet tout puissant élu de Dieu placé au centre de l’univers .

Les mythes traditionnels servent de base à des religions qui sont administrées par des églises. Une église est une structure sociale qui défend son existence et ses intérêts via les adeptes. Elle a donc tendance à les organiser en forces défendant la croyance. Cette tendance s’accentuant sécrète le fanatisme. Les réactions de mécontentement devant la critique sont donc d’intensités différentes dans le mythe scientifique et dans le mythe religieux, car dans ce cas, comme on le sait, cela va jusqu’à la persécution et l’assassinat.

Sur le plan de la connaissance, mythe traditionnel et récit philosophique issu des sciences n’ont pas la même valeur, car le premier a une valeur heuristique sans commune mesure avec le second. Le mythe traditionnel a pour fonction de rendre le monde plus conforme aux aspirations humaines, si bien qu’il le travestit autant qu’il cherche à le connaître.

Monde et univers

Nous distinguons le monde de l’univers, car, du premier, qui est la totalité, il n’est pas possible de donner un récit qui implique une limite et une histoire. Le concept de monde est le concept de la totalité et de l’existence. C’est un concept régulateur abstrait qui joue le rôle d’un socle utile pour la pensée. À la fois vague et général et complexe, le concept de monde n’est pas susceptible d’un récit descriptif. Par univers, nous entendons la partie connue du monde et donc descriptible.

Le récit de l’univers a un caractère historique, car « toutes les disciplines scientifiques ont progressivement pris acte  du fait que la plupart des objets qu’elles étudient n’avaient pas toujours été tels qu’elles pouvaient les observer : ils sont le produit d’une histoire et ont eux-même une histoire » (Klein E., Discours sur l’origine de l’univers, Paris, Flammarion, 2010, p. 23.). Autrement dit, l’univers a une histoire et le récit de cette histoire évolue lui-même au cours du temps avec l’avancée des connaissances.

Le récit philosophique issu des sciences permet d’avoir une vision de l’univers que l’on peut opposer à celle du mythe traditionnel. Le mythe traditionnel donne du sens, mais le savoir qui le fonde est irrationnel et peu fondé. Dans la mesure où les hommes ne peuvent se passer de sens, le grand récit scientifique apporte une proposition intéressante : il propose du sens tout en restant appuyé sur un savoir réaliste et rationnel exempt d’interventions surnaturelles. Les grands récits philosophiques d’inspiration scientifique qui sont des conceptions porteuses de sens pour les individus et pour la société, sont forgés en se basant sur les données des sciences empiriques.

Le récit de l’univers correspond à ce dont parle Gaston Granger lorsqu’il note « que la science revêt cet aspect existentiel de mythe dans nos consciences et dans nos mœurs ». (Pensée formelle et sciences de l’homme, Paris, Aubier, 1967). Il est un reflet de la science, une description du monde fait à partir d’elle. Il part de données scientifiques pour en faire un exposé suffisamment simple pour être compris de tous. C’est une vulgarisation sérieuse qui propose une vision du monde avec ses conséquences pratiques. Ce grand récit, lorsqu’il se diffuse dans le corps social, se heurte, parfois violemment, aux mythes religieux. En tant que grand récit, il joue un rôle important, car il apporte de la cohésion sociale en proposant un socle culturel commun pour penser et communiquer.

2. Un récit plausible sur l’univers

Nous allons nous essayer à un récit philosophique sur l’Univers, c’est-à-dire proposer un scénario plausible au vu des connaissances scientifiques actuelles concernant ce que nous connaissons du monde considéré comme un tout.

L’origine du monde

Tout les mythes décrivent et datent l’origine au monde. Pour le récit philosophique, la question d’une origine posée au sujet du monde, n’est pas pertinente. Sur le plan de la rationalité, un avant du monde renvoie au néant et le passage du néant au monde est inconcevable. Sur le plan de la cosmologie scientifique, ce qui est connu des débuts de l’univers ne renvoie pas à une origine à partir de rien.

Le début de l’univers cosmologique

La cosmologie contemporaine montre que l’univers actuel était dense et chaud à ses débuts (il y a 13,7 milliards d’années), puis qu’il a subi une expansion créatrice très rapide (surnommée big-bang). L’espace-temps, au sein duquel se placent les composants physiques, est en expansion et il n’a pas de centre. L’univers physique se compose principalement de vide, de rayonnements, d’atomes d’hydrogène et d’hélium formant des étoiles regroupées en galaxies.

Les étoiles fabriquent du carbone, de l’azote et de l’oxygène. Lorsque certaines étoiles explosent sous forme de supernovae, elles synthétisent des atomes lourds tels que le sodium, le calcium, ou très lourds comme le fer et le nickel, qui demandent des millions de degrés pour leur formation.

L’évolution de l’univers

Au début de ce qui est connu de l’univers, seul existait le niveau physique sous la forme de particules élémentaires et d’énergie. Les atomes se sont formés plus tard au sein des étoiles. Le niveau physique est resté seul très longtemps. Nous n’avons aucune idée de l’avenir de l’univers dans son ensemble, mais a priori rien ne justifie, du point de vue physique, ce que les mythes nomment « la fin du monde ».

Puisque l’on en est à traiter des débuts et des fins, anticipons sur la suite. A côté du niveau physique en sont apparus d’autres, dont le vivant, au moins sur Terre et peut-être ailleurs. La fin de la vie sur Terre est assez proche à cause du réchauffement solaire. Il suffirait que le rayonnement solaire augmente de 10 % pour que la température terrestre dépasse les 100°C et que l’eau se vaporise. Si le cycle de cette étoile poursuit son cours actuel, cela se produira dans environ 600 millions d’années.

L’apparition de la Terre

Il y a quelques milliards d’années (entre 4 et 5), un noyau gazeux rencontra les atomes lourds dispersés par l’explosion d’une supernova. Cette explosion eut l’avantage de comprimer le nuage gazeux qui se contracta pour former notre Soleil. Les poussières se rassemblèrent en un disque suffisamment dense pour devenir gravitationnellement instable. Se formèrent ainsi des planétoïdes en très grand nombre qui s’entrechoquèrent et fusionnèrent pendant 200 millions d’années. Dans ce disque, se constituèrent les planètes telluriques telles Mercure, Vénus, Terre, Mars, et gazeuses telles Jupiter et Saturne.

La diversification de l’univers

Le passage du niveau d’organisation physique (celui de l’énergie du rayonnement et des atomes) au niveau chimique (celui des molécules) s’est amorcé dans notre galaxie lors de sa formation, mais s’est développé grâce à l’eau liquide terrestre. L’eau est tombée du ciel par les comètes et météorites sous forme de glace en association avec du carbone. Selon les températures terrestres, elle s’est successivement vaporisée ou liquéfiée, pour finalement se stabiliser sous forme d’océans il y environ 3 à 4 milliards d’années. L’organisation chimique correspond aux édifices d’atomes et molécules qui se lient entre eux par des liaisons plus ou moins fortes issues de l’interaction des couches électroniques externes aux atomes.

L’apparition de la vie

Suite du processus de diversification chimique, une complexification supplémentaire est apparue sur Terre. Cela a pris environ 500 000 ans à partir du moment où le bombardement par les astéroïdes a cessé et que l’eau liquide s’est installée. Au sein de cette eau primordiale, sous l’effet du rayonnement et de la chaleur, des composés organiques se sont formés, c’est-à-dire des molécules plus grosses et plus complexes comportant des atomes de carbone, d’azote et de soufre.

Parmi les composés organiques qui se sont formés, certains ont une propriété d’auto-assemblage qui leur permet de se lier entre eux de manière répétitive. Les protéines polarisées ont, des possibilités d’auto-assemblage en rangées qui donnent des membranes. C’est aussi le cas des acides aminés. De l’association des acides aminés à l’acide ribonucléique est venue la possibilité de répétition de cet auto-assemblage. Lorsque les membranes ont entouré des complexes associant acides aminés et ARN, les premières cellules sont nées.

La complexification du vivant et son évolution

Dans les cellules, la double hélice d’ADN stocke les plans, les ARN les transfèrent et construisent les protéines. Les plans sont mémorisés par un code donné par l’ordre de quatre amines basiques : adénine, cytosine, guanine et thymine. Il fallu deux milliards d’années pour qu’au sein des cellules, apparaissent les chloroplastes et les mitochondries, et que l’on passe des cellules sans noyau aux cellules avec noyau (appelées eucaryotes). Le système mitotique des eucaryotes permit l’explosion des métazoaires. Puis, un autre système se développa, celui de la méiose qui, au niveau des gonades, divise le génome en deux pour qu’il se reconstitue au cours de la fécondation.

Les animaux

La suite est affaire d’évolution par mutations successives de l’ADN et prolifération des formes vivantes les mieux adaptées. À condition que le phénotype résultant de la mutation soit réussi. On retrouve la même condition que pour les atomes et molécules, toutes les configurations potentielles ne peuvent exister. L’évolution des espèces vivantes a duré 3500 millions d’années. Elle a été ponctuée de diverses catastrophes, dont la plus grande s’est produite il y a 65 millions d’années (au Crétacé). Ce gigantesque bouleversement de l’environnement terrestre a été occasionné par la chute d’une météorite qui provoqua l’extinction de la majorité des espèces (et en particulier des dinosaures). La période suivante fut nommée l’ère tertiaire et c’est au cours de cette nouvelle ère que le règne des mammifères commence.

L’apparition de l’homme

Les mammifères ayant largement colonisé la planète, l’évolution des espèces a produit de nombreuses branches dont une qui a conduit vers les australopithèques. Les australopithèques végétariens sont apparus il y a un peu plus de trois millions d’années et leur descendants, les hominidés, un million d’années plus tard, sous deux types l’homo habilis et l’homo erectus. À un moment critique, il y a 73 500 ans, s’est produite la dernière glaciation qui a réduit la population des sapiens à environ 5000 couples. Ce sont les ancêtres communs à toute l’humanité. C’est probablement un homo erectus d’origine africaine qui s’est répandu en Europe et en Asie. Pour la suite, on ne sait si l’homme moderne (homo sapiens) est apparu simultanément à plusieurs endroits du globe ou en un seul.

La naissance de la culture

Au néolithique, vers entre  – 8000 ans et – 4000 ans, selon les endroits de la planète, se développa la domestication des plantes et des animaux. Il s’ensuivit un fort accroissement de la population. Un peu plus tard, à la même époque, on inventa l’écriture. C’est grâce à une capacité spéciale que l’on peut appeler cognitive et représentationnelle. Est apparu en même temps, le principal fléau de l’humanité, les guerres par armées organisées, pour s’approprier des territoires, asservir ses semblables, accaparer les biens.

Un homme dans le monde

D’un point de vue biologique, l’homme est un mammifère, mais il présente une particularité. Au sein de son système nerveux et plus précisément dans son cerveau, est apparu un niveau de complexité supplémentaire qui lui donne des capacités spécifiques : pensée, communication intense, transmission des connaissances, organisation de la société selon des règles.

Ces capacités remarquables ne sont pas hétérogènes au monde, car elles procèdent du principe de complexification progressive selon lequel l’univers a évolué. Si l’on regarde cette évolution, on voit que du physique a émergé le chimique, d’où a émergé en un lieu privilégié de la Terre, le biologique, d’où a émergé grâce à la forme complexe du cerveau humain le mode cognitif et représentationnel. D’où l’idée d’un univers continu et, plus généralement, d’un monde unique dont l’homme fait partie.

3. La croyance dans les récits

Le récit de l’univers décrit ci-dessus est une conception rationnelle plausible, quoique non démontrable, car elle est globalisante et trop générale. Il donne, comme le mythe traditionnel, une vision globale du monde et de la position qu’y occupe l’homme. Il dépasse les possibilités de la science, tout en énonçant ses résultats. Les récits philosophiques des sciences sont utiles, car ils font contrepoint aux récits religieux existants. Ils sont bâtis à partir des savoirs scientifiques accumulés et remaniés au fil du temps, qui sont bâtis selon un processus de connaissance admettant des procédures de confrontation réaliste au monde. Le savoir religieux est le produit d’une spéculation imaginative, transmise et remodelée par la tradition et il ne présente donc pas la même garantie de validité.

Les récits existants sont très prégnants et personne ne les ignore, ni ne peut s’y soustraire. Il est impossible de ne pas être influencé par les grands récits omniprésents dans la culture, culture dans laquelle on est né et de laquelle on a tout appris. Pour échapper à un récit, il faut en avoir un autre à disposition. C’est ce que nous proposons : un récit différent des récits religieux traditionnels. Claude Lévi-Strauss constatait que les connaissances positives dépassent l’imagination, au point que celle-ci se retourne vers les mythes traditionnels. Il est donc important de forger des grands récits philosophiques et scientifiques, de façon à ce que les connaissances empiriques valides parlent à l’imagination humaine.

À la question, qu’est-ce que la philosophie ? on peut ajouter cette réponse : à l’époque actuelle, c’est l’activité intellectuelle qui devrait diffuser des grands récits rationnels, porteurs de sens, qui peuvent faire contrepoint aux idéologies et aux religions ; grands récits qui participent à la construction d’un socle culturel commun pour penser et communiquer.

Bibliographie

Gaston Granger G., Pensée formelle et sciences de l’homme, Paris, Aubier, 1967.
Hottois G., La science entre valeurs modernes et postmodernité, Paris, Vrin, 2005.
Klein E., Discours sur l’origine de l’univers, Paris, Flammarion, 2010.
Lévi-Straus C., La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.


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