Le cognitif est-il le propre de l’homme ?

Les capacités humaines à connaitre et se représenter le monde demandent-t-elles un support qui leur soit propre et qui se démarque du neurobiologique. Voyons quelques arguments.

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. Le cognitif est-il le propre de l’homme. Philosophie, science et société [en ligne]. 2017. https://philosophie.site/2017/01/26/cognitif-propre-homme/

 


PLAN

  1. Le champ empirique concerné par le domaine cognitif
  2. Les caractéristiques du domaine cognitif
  3. Une origine spécifique nécessaire pour cognitif

 


1. Le champ empirique concerné par le domaine cognitif

Le langage et la pensée

Pour Ferdinand de Saussure, avant l’acquisition d’une langue particulière, la pensée n’est qu’une « masse amorphe et indistincte »1. Le langage avec sa structure permet une mise en forme de la pensée. C’est la langue qui impose à la pensée son découpage. Pour Noam Chomsky, la formation de la pensée est la principale fonction du langage, bien avant la communication. Pour Chomsky, les grammaires internes issues de la faculté de langage sont des mécanismes génératifs qui permettent aux humains de créer et d’associer un nombre infini de phrases toujours nouvelles. L’activité de penser repose fondamentalement sur cette créativité linguistique, inhérente au fonctionnement de la grammaire universelle.

Dans cette approche, ce n’est plus la différence entre les langues qui illustre les relations entre langage et pensée, mais l’organisation même du langage qui permet l’activité générale de la pensée. Pour certains linguistes contemporains, « Le langage génère la pensée, la structure et lui confère sa capacité de représentation du réel. Le langage n’est pas une traduction de la pensée qui existerait comme antérieure et indépendante, le langage catalyse la pensée »2. Il faut aussi considérer que la pensée s’élabore dans la communication. C’est même l’un des fondements de la philosophie : les dialogues socratiques, les écoles de l’Antiquité, la « disputatio » médiévale, les échanges multiples des modernes (séminaires, colloques, congrès, articles, livres). La pensée ne peut être dissociée de l’interaction humaine.

La pensée associe l’intelligence et le langage en une forme perceptible et transmissible. Elle se génère par la conjugaison des capacités cognitives, de symbolisation/représentation aux divers langages disponibles. Plus précisément, la pensée est un mixte associant des éléments et modes représentationnels et cognitifs à des formes syntaxiques (signifiants linguistiques, symboles mathématiques, schémas dessinés, schèmes sonores, etc.), à quoi s’ajoute, lorsque c’est nécessaire, une liaison à la réalité (dénotation, référent, vérité empirique, jugement de réalité, etc.). Les pensées sont, soit mentalisées et conscientes (rendues perceptibles à l’individu), soit communiquées (rendues perceptibles aux autres).

Le traitement de certains processus cognitifs par les divers langages possibles pour l’homme (qui sont aussi des processus représentationnels, mais pas seulement) produit les divers types de pensées identifiables, depuis la pensée rationnelle formalisée jusqu’à la pensée imaginative la plus débridée. La pensée n’est donc pas fixe, elle se forme dans un processus dynamique. C’est un processus de composition qui lie les processus cognitifs et les processus langagiers, les deux s’épaulant. Il existe différents types de pensées selon les processus cognitifs engagés et les langages utilisés.

La principale forme de pensée est probablement la pensée imaginative. Elle fournit les rêves nocturnes, les rêveries diurnes, les fantasmes, la poésie, et imprègne les autres pensées, y compris celles qui se veulent rationnelles (comme a pu le mettre en évidence Bachelard). En second lieu, nous placerons la pensée concrète et la pensée ordonnée. La pensée concrète permet de comprendre le monde environnant à partir de ses qualités sensibles. C’est elle qui donne, transmet les procédés opératoires, les manières de procéder, les stratégies pratiques. La pensée ordonnée classe et ordonne les aspects de l’environnement concret et social de l’homme. C’est ce qui a été nommé pensée sauvage par Lévi-Strauss ou, parfois, logique naturelle3. Elle organise certaines pratiques sociales, classifie le monde environnant et ordonne les conduites pratiques.

Enfin, nous désignerons la pensée rationnelle. C’est celle que l’on s’attend à trouver dans les sciences et la philosophie. Elle peut être formalisée comme en mathématique. C’est ce qui donne la logique formelle classique (aristotélicienne) ou moderne, les raisonnements pouvant être universellement reconnus comme vrais, les mathématiques. La pensée ordinaire est souvent un mixte mal identifiable, car elle est issue d’une utilisation dans des proportions variables des modes représentationnels de base. Certains délires associent un postulat erroné à des raisonnements très rationnels. La pensée raisonnable utilisée au quotidien associe pensée ordonnée et rationnelle. Mais, elle est souvent empreinte d’imaginaire. La pensée ordinaire est floue et, si elle permet de vivre et de communiquer, elle aboutit rarement à une connaissance pertinente de la réalité.

Penser, c’est produire une forme cognitive perceptible et communicable (pour soi-même et pour les autres) grâce à l’utilisation d’un langage (verbal ou imagé) à partir des modes ou processus cognitifs qui en guident la formation. La pensée n’est pas fixe, elle se forme dans un mouvement dynamique de composition continue. La pensée ainsi définie est consciente ou préconsciente. Elle est mentalisée (perceptible par l’individu), et très souvent communiquée par l’expression (rendue perceptible aux autres). Les pensées peuvent être rationnelles ou irrationnelles, claires ou confuses, s’enchaîner selon des processus divers et utiliser des langages variés (verbal, imagé, schématique, musical). L’important est de saisir que la pensée est un produit empiriquement perceptible, qui n’est pas identique à ce qui la génère. Si l’on considère des processus cognitifs (existant par eux-mêmes), et des processus langagier (existant par eux-mêmes), alors on peut concevoir que les deux s’associent pour former un nouveau processus appelé « pensée ». Rappelons l’avis de Donald Davidson pour qui la pensée est caractérisée par l’intentionnalité et toute signification se constitue dans le cadre d’un échange réciproque4.

Les conduites et actions pratiques finalisées

Nous définirons les conduites comme des comportements finalisés, c’est-à-dire ayant un but qui préexiste à la réalisation. Généralement, ce but demande une stratégie pour être atteint. Autrement dit, les actes constituant les conduites doivent être coordonnés entre eux de façon intelligente, de façon à atteindre un but qui a été préalablement défini. Les conduites sont le plus souvent intelligibles pour les autres humains qui en perçoivent la finalité. Nous reprendrions volontiers ici l’idée de Vincent Descombes d’« une puissance intentionnelle de mise en ordre », ou d’un « ordre du sens »5 qui, manifesté dans un comportement, fait de lui ce que nous appelons une conduite et qui en est bien différent. La conduite est structurée selon un ordre intentionnel, c’est-à-dire déterminée par un ensemble de relations entre des fins et des moyens.

Tous ces actes supposent une intelligence, un sens et une intention, ce qui implique une association complexe entre les divers modes représentationnels. En effet, les processus cognitivo-représentationnels peuvent être opératoires, c’est-à-dire engendrer une action, sans passer par la formation d’une pensée explicite consciente. Mais, ils peuvent aussi évidemment avoir donné lieu à une pensée explicite. De plus, dans les conduites courantes, ces processus cognitifs traitent presque toujours simultanément de différents types de représentations qui concernent divers registres comme le bio-pulsionnel, le relationnel, le social, l’économique, le culturel, etc., ce qui implique un arrière-plan cognitif d’une grande complexité. Une intention s’appuie toujours, pour se réaliser, sur un arrière-plan cognitif qui est toujours complexe et ramifié et peut contenir des éléments contradictoires.

Une conduite, quel que soit son domaine, fait appel à des savoirs, à une capacité de jugement, à des raisonnements. Les types de conduites sont innombrables. Ce peut être des conduites adaptatives ou des jeux, ce peut être des conduites concrètes ou sociales. Les conduites peuvent être le fruit d’une pensée, mais aussi les effets d’un traitement représentationnel qui n’a pas été formulé par une pensée. Un bon nombre de conduites relationnelles sont dans ce cas. Un certain nombre de symptômes comme les obsessions, les phobies, le sont également. Ce sont des processus représentationnels mis en actes plutôt que mis en langue.

Nous laissons de côté les aspects émotionnels, affectifs et pulsionnels, non parce que nous en minimisons l’importance, mais parce qu’ils nous semblent qualitativement différents et que nous cherchons une homogénéité factuelle afin de désigner un domaine précis.

2. Les caractéristiques de ce domaine cognitif

Divers traits spécifiques

Nous nous trouvons devant une réalité particulière qui a une forme d’existence transitoire, liée à sa production. Même stabilisée en formes objectivables concrètes (enregistrées, écrites, peintes, etc.), elle demande une interaction humaine pour exister. Ces formes concrètes n’interagissent pas directement entre elles. Elles peuvent interagir en tant que choses, mais ceci ne concerne pas notre propos. Un livre tombant sur un autre livre peut l’écorner, mais cette action physique n’a d’évidence aucun rapport avec la lecture, le contenu transmissible par les livres. Les faits considérés ne peuvent agir directement sur d’autres faits du même type. Il n’y a pas d’interaction possible entre eux, sans passage par des individus humains. Les livres ne se lisent pas entre eux, les images ne se regardent pas elles-mêmes. C’est une caractéristique spécifique de ces faits : bien que présents dans la réalité, ils n’interagissent pas directement entre eux. Le médiateur constant et indispensable est l’être humain.

Tous les faits concernés sont liés à l’action, correspondent à des conduites humaines. On ne peut donc pas du tout les considérer en eux-même, ils n’existent pas en eux-mêmes, ils sont toujours produits par des humains. Les faits dont nous nous occupons ne sont pas non plus des propriétés ou de qualité de quelque chose (quelle que soit cette chose). Ce sont des productions qui exigent une activité humaine. Les livres ne se lisent pas tout seuls, les conversations ne se produisent pas si personne n’en parle et la pensée ne s’attrape pas avec un filet à papillon dans le ciel des idéalités. Il faut un mouvement, une dynamique humaine, ce qui les différencie radicalement des phénomènes physico-chimiques qui n’ont besoin de personne. Il faut des actions complexes qui mettent en jeu la totalité des individus et, le plus souvent, plusieurs individus. Ils sont une production mettant en jeu de nombreux facteurs, ils ne sont pas du tout dans le rapport d’une propriété à un matériaux.

Les conduites produisent des effets dans la réalité concrète et dans la réalité sociale. Les actions et discours produisent un effet chez celui qui les perçoit : émotion, réflexion, projet de faire telle chose. Une conduite engendre d’autres conduites et attitudes dans l’entourage. Les actions pratiques transforment l’environnement au point que l’homme crée un environnement qui lui est propre. Ces conduites individuelles sont organisées selon une structure rationnelle ou irrationnelle, mais compréhensible par un autre individu humain. Les faits et gestes ont une finalité dont on rapporte l’origine en amont (ce qu’on appelle l’intention). Il se produit un vaste ordonnancement social à caractère symbolique. Un ensemble de règles explicites ou implicites, de manières de se conduire, de lois floues ou bien définies et codifiées.

Ces formes constituent un néo-environnement, qui est différent et distant de l’environnement naturel, un néo-environnement symbolique/fictif distancié de la nécessité immédiate. L’ensemble forme la nébuleuse culturelle qui enveloppe l’homme de sa naissance à sa mort. Son contenu est variable au fil du temps historique, car les connaissances et les formes symboliques se transmettent, évoluent, s’accroissent ou se perdent. Cet environnement culturel va du langage aux rites, il concerne les instituons de base comme la famille ou très vastes comme les États, il concerne les mœurs. C’est pourquoi la sociologie, l’anthropologie culturelle et l’ethnologie sont intéressées par notre proposition qui d’ailleurs s’appuie largement sur elles. La plupart de ces mouvements de pensée produisent des contenus qui sont objectivés sous forme de textes oraux ou écrits, et selon des formes picturales ou musicales. In fine, c’est toute la culture qui est concernée.

Les pensées et les conduites humaines ne sont pas du même type que les faits physiques comme la chute des corps ou les réactions chimiques. Elles ne sont pas non plus du même genre que les mouvements viscéraux, les réflexes, les comportements instinctifs. Ce ne sont pas des réactions à des indices, ni des comportements conditionnés devenus des automatismes. Ces conduites manifestent un décalage par rapport aux événements qui les sollicitent. Ce décalage est d’abord temporel (temps de compréhension, puis d’intégration, puis d’enchaînement, et enfin de réponse, le cas échéant). Ce décalage peut demander une heure ou plusieurs mois. Il peut même y avoir des effets d’après-coup (ultérieurs et à distance de l’événement) assez lointains (plusieurs années) lorsque viennent s’ajouter d’autres informations qui n’étaient pas présentes au début. Karl Popper a traité de l’une de ces caractéristiques spécifiques sous le thème de « la théorie causale de la nomination », aboutissant à l’idée qu’on « ne peut formuler de théorie physique qui rende compte selon un mode causal des fonctions descriptives et argumentatives du langage »6.

Ce décalage est aussi qualitatif. Il ne s’agit pas d’une réaction au contexte. Ce traitement lent et complexe par la pensée peut engendrer une meilleure adaptation, mais aussi une désadaptation majeure aux contraintes du monde (les folies humaines). Il peut se faire sur un mode rationnel et objectif ou sur un mode imaginaire et irrationnel. Il peut s’agir de scénarios parfaitement fantaisistes qui engendrent des conduites désadaptées. Dans le temps de l’évolution individuelle, les faits de ce type apparaissent progressivement. Ils sont insignifiants à la naissance et se développent ensuite. De plus, il y a une maturation, une sagesse acquise avec l’âge, qui les modifie. Ils sont variables au fil du temps individuel, ce qui tend à prouver l’existence d’un mouvement qui leur soit propre.

Les conduites sont produites par des individus humains. Les pensées ne surgissent pas d’elles-mêmes spontanément dans la nature environnante. On ne trouve pas de formes signifiantes dans les bois ou les champs. Les discours, ni ne se prononcent, ni ne se répondent spontanément. Les contraintes issues des règles linguistiques et de la logique ne s’appliquent pas directement aux discours comme les lois de la pesanteur s’appliquent aux corps pourvus de masse. Il faut des locuteurs pour cela.

L’autonomie du rationnel est une caractéristique singulière

Concernant le langage, Chomsky formule l’hypothèse hautement probable selon laquelle l’individu contribue en grande partie à l’élaboration de la structure du langage (Conférence 1971). Il montre, par la grammaire générative, un schématisme fondateur pour le langage. Si on admet ces deux propositions, plusieurs explications sont possibles. On peut, comme le fait Chomsky, supposer une capacité biologique innée concernant le langage. Mais, on peut aussi interpréter autrement l’autonomie du langage.

Voyons d’abord quelques arguments contre la supposition de Chomsky. Ce qui est en partie inné et biologiquement déterminé de manière certaine, c’est le support neurobiologique (permettant l’émergence du langage). L’expression des gènes se fait nécessairement dans les structures et le fonctionnement neurobiologique. Translater cette détermination vers le langage est discutable et à ce jour pas démontré. Par ailleurs, pour montrer l’existence du processus générateur du langage, Chomsky procède par abstraction à partir des aspects factuels du langage et non à partir de données neurobiologiques. Chomsky et son école montrent que les syntaxes des langues humaines suivent des règles qui leur sont propres. Les lois de la syntaxe ne sont d’évidence pas des lois biologiques.

Même s’il y a des facteurs biologique innée, l’hypothèse d’un déterminisme langagier autonome est à envisager. On peut supposer que le support neurobiologique permettant le langage est biologiquement déterminé, mais qu’à partir de ce support, le langage et sa syntaxe acquièrent une certaine autonomie, qu’ils ont un déterminisme propre. Si les syntaxes des langues humaines suivent des règles propres, il ne paraît pas illégitime de faire l’hypothèse que le processus générateur du langage dont parle Chomsky suppose l’émergence d’un champ distinct du neurobiologique.

Ce qui vaut pour le langage vaut a fortiori pour la pensée.

Il y a un autre argument en faveur de l’autonomie de la pensée. La pensée théorique a une possibilité de validité universelle et de vérité intrinsèque (rationnelle ou logique, établie par le raisonnement). Cette possibilité d’affirmer ou pas une vérité/validité implique une autonomie, c’est-à-dire le fait qu’elle ne dépende que d’elle-même, qu’elle se détermine par elle-même. S’il y avait une hétéronomie, il y aurait une variation au gré des circonstances physiques, ou biologiques, ou autres, cela ne permettrait pas la vérité logique.

Si un changement dans les conditions climatiques ou dans la biochimie du cerveau occasionnait un changement dans les lois mathématiques ou logiques, il n’y aurait plus de démonstration dont on puisse dire si elle est vraie ou fausse universellement. Il n’y aurait que des opinions relatives aux circonstances. L’autonomie de ce qui se passe dans l’exercice des compétences cognitives et représentationnelles est l’argument clé. Comme cette autonomie ne vient pas de l’interaction des éléments (non interagissant directement), elle implique un support qui le permette.

L’autonomie de la pensée paraît évidente au philosophe habitué à manier des concepts. Selon le système conceptuel utilisé, il s’aperçoit que la pensée produite est différente. L’autonomie de la pensée signifie que la raison se soumet à des règles qui lui sont propres. De la sorte, un domaine autonome possédant un degré de fermeture se constitue. Redisons le , pour que les théories que nous produisons aient une validité et une vérité (logique établie par le raisonnement), il faut évidemment qu’elles ne dépendent que d’elles-mêmes. Une variation au gré des circonstances neurobiologiques ne permet pas la vérité. Le vrai ne dépend pas de variations contingentes.

On rejoint ainsi la notion d’universalité : un raisonnement est juste pour tous les hommes et sous toutes les latitudes, il ne dépend donc pas des conditions. C’est particulièrement net pour les raisonnements formalisés, ceux des mathématiques et de la logique. De plus, il apparaît dans ce cas qu’un raisonnement est logique au vu des lois de la logique et non d’autres lois comme celles de la biochimie. La validité logique n’est pas une validité empirique. Nous avons donc trois arguments forts en faveur de l’autonomie de la raison : celui de l’indépendance de l’agent (la personne), celui de l’autodétermination (les lois propres) et l’indépendance des conditions empiriques (vérité logique).

Le réductionnisme matérialiste est invalidant eu égard à une possible vérité démonstrative qui est autoréférentielle. Une démonstration rationnelle logique ne dépend que d’elle-même. Si elle est déterminée par des processus neurobiologiques, comment pourrait-elle dépendre du jeu des concepts ? Aucune conclusion n’est plus valable qu’une autre. Si la pensée est matériellement déterminée, c’est un événement du monde parmi d’autres. Elle est invalidée dans sa prétention à la validité interne.

Si l’acte de penser n’échappe pas au déterminisme neurobiologique, alors elle perd ses qualités et entre dans la catégorie des faits ordinaires. Si la pensée est le produit d’un processus neurobiologique, elle est un fait parmi d’autres. Les faits ne sont pas à discuter rationnellement, mais seulement à constater. On constatera, dans une perspective naturaliste, que telle pensée est adaptée ou pas à la situation. La pensée est ramenée à une adéquation adaptative. Or, il ne semble pas qu’on puisse ramener la pensée à cette dimension. Selon sa forme, elle a bien d’autres caractères ; elle peut être démonstrative, créative, imaginative, etc.

Cette affirmation se retourne contre la conception matérialiste qui s’avère n’être ni vraie ni fausse, puisqu’elle se réduit elle-même à un fonctionnement matériel. Le béhaviorisme tombe sous la même critique. Si la théorie béhavioriste est vraie, elle s’applique aux béhavioristes. On doit donc s’en tenir à l’observation de type béhavioriste pour comprendre le béhaviorisme. Or, l’observation d’un béhavioriste selon les critères béhavioristes ne diffère pas de l’observation d’un homme ordinaire : il a des comportements en réponse à des stimuli. La différence avec un non-béhavioriste apparaît uniquement lorsque je donne un sens à ce qu’il dit. Mais le sens, selon le béhaviorisme, n’est pas observable et ne peut être pris en compte. Cette doctrine aboutit à sa propre négation.

La leçon que nous en tirons est qu’il est inadéquat d’éliminer la pensée, le sens, et tout particulièrement de nier leur autonomie, si l’on veut étudier l’humain. C’est une impasse de la modernité créée par la volonté de naturaliser l’homme pour échapper à l’idéalisme et au spiritualisme, jugés inacceptables sur le plan métaphysique. C’est un effet de la guerre contre la coupure du monde, le dualisme des substances, qui impose de fausses alternatives et de mauvais procès.

Dit autrement, il faut un échappement au déterminisme biologique, dont ne voit pas par quel processus il permettrait la vérité démonstrative. La validité des raisonnements demande une autonomie de ce qui les produit et de ce qui les confronte, les valide ou les réfute (c’est-à-dire qu’ils ne soient pas déterminés par autre chose qu’eux-mêmes). Si un champ propre de détermination de type cognitivo-représentationnel n’existe pas, la pensée est déterminée par le fonctionnement du cerveau et elle n’a pas d’autonomie, elle perd sa validité intrinsèque.

On trouve un autre type de faits qui manifeste l’autonomie, celui de l’ordonnancement humain (les lois, rites, formes symboliques). On peut le nommer ordre symbolique avec Claude Lévi-Strauss. Universellement répandu dans l’espèce humaine, cet ordonnancement social est en rupture avec les comportements imposés par les instincts et les pulsions. Les bizarreries imaginaires le sont aussi. Le fantastique, le merveilleux, l’horrible, issus de l’imaginaire ne répondent à aucune nécessité naturelle.

L’autonomie est un point-clé de la démonstration. La pensée et les conduites sont produites par les humains. Dans une perspective réductionniste, elles dépendent du neurobiologique. Or, si elles n’en dépendent pas, comme leur autonomie semble vouloir le dire, il faut concevoir un échappement au neurobiologique. C’est ce que permet la conception d’un champ cognitif et représentationnel autonome. C’est peut-être là sa définition la plus profonde : si on récuse l’idéalisme, l’existence de ce champ (qui correspond à un degré d’organisation de complexité supérieure) constitue la condition de possibilité de l’autonomie de la pensée et des conduites humaines.

D’autres caractères remarquables

Les faits de pensée qui nous intéressent associent généralement quatre aspects à des degrés divers : ils sont conscients, ils comportent un jugement, ils jouent sur la représentation, ils mobilisent le langage. On trouve toujours ces caractères, à de degrés divers, dans les diverses manifestations qui nous intéressent et leur association leur donne une vraie spécificité. Et, de cet assemblage, surgit quelque chose d’extraordinaire qui n’a pas d’équivalent dans le reste du monde, une réalité complexe et autonome qui prend une place majeure pour l’être humain, puisque cela va lui permettre de représenter non seulement le monde, mais lui-même dans le monde et créer un néo-environnement culturel.

La perception, le plus simple des faits à considérer dans ce domaine, comporte ce qu’on nomme conscience. La personne sait qu’elle perçoit quelque chose, elle y prête attention. Cela s’accompagne toujours d’une activité cognitive telles que l’utilisation de catégories (espace et temps) et de jugements (réalité ou illusion du perçu). À ce jugement s’en ajoutent d’autres en nombre indéfini (c’est dangereux, c’est intéressant, etc.). La perception implique un redoublement de la sensation dans la mémoire, une persistance hors du contexte immédiat, ce que nous nommons représentation, qui est une présentation différée réutilisable. Généralement, la perception s’accompagne d’une nomination (de la chose perçue), parfois d’une expression et d’une série de pensées.

Même pour l’élément le plus simple, la perception d’un événement, nous avons affaire à quelque chose d’extraordinairement complexe qui met en jeu des capacités diverses. Cette liaison entre capacités diverses n’est pas anecdotique. Elle demande une puissance synthétique considérable concernant des aspects très abstraits comme le jugement, la conscience, etc. Ici aussi, on peut assez légitimement supposer un échappement au déterminisme biologique, dont ne voit pas par quel processus il permettrait une telle synthèse. Un fait caractéristique issu du champ d’étude considéré conjugue plusieurs aspects et cette association complexe le caractérise.

On peut rappeler à ce sujet le raisonnement de Donald Davidson qui ne concerne que les événements mentaux. Pour cet auteur , « … il n’y a pas de lois déterministes strictes à partir desquelles on puisse prédire et expliquer la nature exacte des événements mentaux »8. À partir de cette constatation, il est impossible d’évoquer une détermination par des états physiques.

Les faits de pensée, d’action et de création sont le plus souvent conscients, intentionnels et représentatifs. Ils sont de plus liés aux langages (verbal, imagé, musical) et dirigés par des processus de cognition dont certains sont rationnels et d’autres non. Ils ont une ampleur et une importance majeures pour l’homme ; partageables et partagés par une bonne partie de l’humanité, ils constituent un néo-environnement qui enveloppe la vie humaine. Tout ceci les différencie d’autres types de faits comme par exemple les faits de type physique ou biologique.

3. Une origine spécifique nécessaire pour le cognitif

Les faits humains tels que la pensée, le langage, les conduites intelligentes et intentionnelles, la communication, la production d’une culture sont caractéristiques de l’homme. Ils présentent des caractéristiques spécifiques qui les distinguent de ceux étudiés par les sciences naturelles. Nous avons évoqué diverses sciences de l’homme telles que la linguistique, la psychanalyse, la psychologie qui étudient ces faits et mettent en évidence des capacités spécifiques à l’homme.

Expliquer ces faits revient à se demander : comment les êtres humains peuvent-ils les produire et les perpétrer au sein de la culture ? Qu’est-ce qui en l’homme (dans ce qui le constitue) peut lui permettre de produire ces faits, de les faire exister ? Où se trouve ce qui génère les faits considérés ? Il n’y a que deux réponses raisonnables : ce qui soutient les capacités spécifiques humaines et génère les faits évoqués est soit de l’ordre du biologique (et plus spécifiquement neurobiologique), soit de l’ordre d’un champ différent possédant un degré d’organisation supérieur au neurobiologique.

Puisque nous raisonnons en termes d’organisation, le problème est de savoir s’il faut individualiser un degré d’organisation qui soit spécifique à ce champ, c’est-à-dire qui permette de produire le type de faits humains considérés qui ont des caractéristiques et une détermination particulière, qui les démarquent radicalement des faits biologiques. Dans cette mesure, on peut supposer qu’ils sont produits par quelque chose possédant un degré d’organisation spécial et différent du neurobiologique. Quoiqu’on ne puisse l’affirmer avec une complète certitude, c’est la thèse la plus probable. Ce « quelque chose », nous le nommons le champ cognitif et représentationnel, afin d’évoquer le rôle qu’il joue.

 

1 Saussure F. de, Cours de Linguistique Générale, Paris, Payot, 1981.

2 Baptiste Morizot, Cristel Portes, Marie Montant, Cours « Le langage entre nature et culture », Aix-Marseille Université, 2015.

3 Richard J.-F., Les activités mentales, Paris, Armand Colin, 2004, p. 213.

4 Engel P., Davidson et la philosophie du langage, Paris, PUF, 1994.
Davidson D., Actions et événements, Paris, PUF, 1993 et Enquêtes sur la vérité et l’interprétation. Nîmes, Chambon, 1993.

5 Descombes V., Les Institutions du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1996.

6Popper K. R., Conjectures et réfutations, Paris, Payot, 1985, p. 437.

8 Davidson D., Actions et événements, Paris, PUF, 1993, p. 279.


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