L’homme cognitif

Pourquoi proposer la conception d’un « homme cognitif » ? Est-ce bien nécessaire ? L’enjeu est d’asseoir sur une base ontologique solide les capacités cognitives et représentationnelles de l’homme, tout en évitant simultanement le dualisme et le réductionnisme. En particulier, l’homme cognitif s’oppose à « l’homme neuronal » qui apparaît comme un homme réduit.

 

Pour citer cet article :

JUIGNET Patrick. L’homme cognitif. Philosophie et connaissance [en ligne]. 2017. https://philosophie.site/2017/02/11/homme-cognitif/

 


PLAN

  1. Principes de base pour conduire la réflexion
  2. La conception de l’homme qui en découle
  3. L’intérêt de cette conception plurielle
  4. Un homme rendu à lui-même

 

1. Principes de base pour conduire la réflexion

Une conception du monde

Rappelons brièvement, avant d’entrer dans le vif du sujet, que la proposition d’un homme cognitif s’appuie sur une ontologie supposant une pluralité du réel. Nous considérons divers niveaux d’organisation, de complexité croissante, procédant les uns des autres. Selon les connaissances scientifiques actuelles, on peut grossièrement différencier trois niveaux relativement homogènes : physique, chimique, biologique. La relation entre niveaux peut être comprise grâce au concept d’émergence. Cela signifie que le mode d’organisation de degré de complexité supérieure naît de celui qui le précède immédiatement. Cette conception du monde est applicable à l’homme, car l’homme est inclus dans le monde et ne constitue pas une entité à part. On peut l’appliquer à l’homme dans son ensemble, mais aussi aux appareils qui le constituent. Il est possible d’appliquer cette idée de mode d’organisation au système nerveux central, car il s’organise à son tour selon des degrés de complexité croissante.

Les deux axiomes

Notre démonstration visant à donner une base ontologique aux capacités de pensée et de représentation de l’homme s’appuie sur deux axiomes préalables :

1. Elle implique de ne pas utiliser la notion d’esprit, qui sous-entend une substance spéciale et séparée de la matière, ce qui amène des contradictions et des problèmes insolubles. Pour comprendre les capacités humaines à penser et communiquer sans l’esprit, il suffit de s’appuyer sur l’idée d’un niveau d’organisation cognitif existant de manière autonome. L’idée de mode d’organisation est fondée sur le principe émergentiste de constitution d’éléments d’un type nouveau à partir d’autres moins complexes. La constitution d’unités nouvelles leur donne une autonomie par rapport au niveau inférieur dont elles sont issues.

2. Elle implique de différencier les faits constatables (comme la pensée, les conduites finalisées et intelligentes, la communication langagière) de ce qui les produit. Nous postulons que ces capacités sont générées par un niveau d’organisation spécifique (que nous qualifions de cognitif et représentationnel). Nous supposons que ce niveau émerge du niveau neurofonctionnel. L’émergence d’éléments de complexité supérieure produit un échappement par rapport au support neurobiologique, échappement qui est crucial et sans lequel ce niveau n’aurait pas d’existence autonome. L’émergence du représentationnel est un effet de la complexification du neurobiologique conjuguée à une autonomisation.

D’où vient l’émergence ? L’hypothèse actuelle est celle de l’auto-organisation. Dans le monde, les éléments simples ont une tendance à s’assembler spontanément en éléments plus complexes et ainsi de suite. Les particules s’assemblent en atomes, qui s’assemblent en molécules, qui s’assemblent en macromolécules, qui s’assemblent en cellules, etc. À un moment donné, la complexification fait apparaître des propriétés nouvelles. Les auto-organisations successives produisent l’émergence d’un niveau de complexité identifiable empiriquement grâce à ses propriétés. Le niveau atomique et le niveau cellulaire ne sont pas identiques et n’ont pas les mêmes propriétés. Au sein du vivant, le système nerveux a plusieurs niveaux d’organisation de complexité croissante. Nous supposons que le niveau ultime est le niveau cognitif qui a des propriétés caractéristiques qui, par conséquent, mérite d’être autonomisé.

2. La conception de l’homme qui en découle

Le niveau cognitif et représentationnel

Est-on fondé à supposer l’émergence du niveau cognitivo-représentationnel ? La thèse du niveau cognitivo-représentationnel est rendue nécessaire car, au vu des connaissances actuelles, il est abusif de prétendre que l’homme pense à l’aide de son cerveau. La seule affirmation plausible est qu’il y a une relation certaine entre le cerveau et la pensée. Mais, ce que l’on connaît des neurones est insuffisant pour montrer qu’ils la génèrent. À partir de là, nous supposons qu’il y a une entité supplémentaire à identifier. C’est à ce point que la théorie des niveaux de complexification/intégration vient à notre secours. Appliquée au système nerveux central de l’homme, elle permet de considérer qu’il est organisé selon des degrés de complexité croissants. De là, naît l’hypothèse que l’entité à identifier est tout simplement un niveau de complexité supérieure, le niveau cognitif. Autrement dit, nous soutenons que les deux niveaux, neurophysiologique (fonctionnement biologique et biochimique des neurones) et le niveau neurosignalétique (traitement du signal neurochimique) sont insuffisants.

Concevoir le niveau représentationnel au travers du concept d’émergence, c’est dire qu’il est issu des niveaux précédents (de complexité inférieure), mais sans y être réductible et qu’il a une autonomie se traduisant par des propriétés originales. Selon notre hypothèse, la pensée rationnelle ou imaginative, les différents langages, les conduites finalisées et intelligentes sont générés par ce niveau d’organisation formé par la complexification du neurophysiologique/neurosignalétique. Ce mode ou niveau produit une vaste série de phénomènes ayant tous à voir avec les processus cognitifs, la représentation et la communication. En résumé, au sein du système nerveux, il est possible de distinguer un niveau de complexité supérieure pour expliquer les capacités humaines. Il est accessible à la connaissance, car il génère des faits observables caractéristiques.

Deux voies de recherche sont possibles :

– Celle qui, partant des faits empiriquement constatés, les décrirait puis les théoriserait. Dans cette perspective, il faut se servir des connaissances ayant trait à l’homme et déjà existantes : la psychanalyse, la psychologie cognitive, la linguistique, l’anthropologie culturelle. Nous verrons comment elles apportent, chacune à leur manière, une contribution à la connaissance du représentationnel.

– La seconde voie est celle qui, partant du champ neurobiologique, chercherait à définir l’émergence organisationnelle qui s’opère à partir de lui. Elle a été amorcée par la mouvance cognitiviste et attend de nouveaux développements qui viendront avec l’avancée des neurosciences dans le cadre de la théorie de l’information.

Les niveaux d’organisation, cognitivo-représentationnel, neurosignalétique et neurobiologique, forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement les unes sur les autres de manière constante. Nous allons nous intéresser à ce niveau représentationnel et aux capacités spéciales qu’il donne à l’homme. S’il y a une légitimité à individualiser les sciences de l’homme (et la psychopathologie est, selon nous, une science de l’homme), il faut montrer qu’elles ont une assise ontologique en l’homme qui leur est propre. Cette assise est le niveau d’organisation cognitif.

Comment comprendre cette émergence ?

Il s’agit de comprendre la jonction entre deux niveaux d’organisation contigus dont la complexité est différente. Il y a deux approches possibles selon que l’on considère le passage du moins complexe vers le plus complexe ou l’inverse. Pour arriver à un résultat, il faut mener les deux en même temps afin d’arriver à une concordance. Il faut une double approche.

L’étude en complexité croissante part des aspects neurobiologiques théorisés par la neurophysiologie et la neurosignalétique. Pour comprendre le passage d’un niveau à l’autre, il faut identifier les éléments neurobiologiques générateurs et les éléments représentationnels natifs les plus élémentaires. Il s’agit des aspects neurosignalétiques les plus complexes dont l’assemblage produit les éléments autonomes représentationnels primitifs, les éléments les plus simples du niveau représentationnel. Les éléments natifs se regroupent pour former de nouvelles totalités, qui constituent les aspects psychologiques plus élaborés. L’étude en complexité décroissante passe par l’intermédiaire des disciplines déjà constituées que sont la linguistique, l’anthropologie culturelle, la psychologie sociale, la psychologie cognitive, la psychanalyse. Elles construisent des faits et des théories en rapport avec les systèmes représentationnels qui se manifestent dans les différents aspects de la vie humaine : langage, capacités cognitives et conatives, capacités relationnelles, stratégies sociales, etc. La mise en évidence de schèmes ou structures représentationnelles a été amorcée par la psychanalyse, par l’anthropologie, la psychologie sociale, la psychologie cognitive.

La tâche complémentaire est de déterminer les éléments neurosignalétiques qui, assemblés, peuvent s’autonomiser. La condition est qu’ils puissent former des ensembles stables pouvant interagir avec d’autres ensembles du même type et produire ainsi des propriétés nouvelles (différentes des propriétés neurosignalétiques). Les aspects neurobiologiques qui peuvent constituer les éléments natifs du niveau cognitif sont nécessairement complexes. À ce sujet, on peut citer Jacques Neirynck, pour qui « les réseaux neuronaux corticaux parviennent à générer [des] représentations en travaillant ensemble. » (Introduction aux réseaux neuronaux, Bruxelles, De Boeck, 2010). On peut considérer les ensembles constitués par divers réseaux neuronaux parcourus de signaux lorsqu’ils entrent en relation par l’intermédiaire de réseaux associatifs complexes. Si on les considère d’un bloc, ils peuvent constituer les éléments neurosignalétiques de haut niveau. À partir de quel moment peut-on supposer que le processus neurophysiologique/neurosignalétique est assez intégré et stabilisé pour être considéré comme générateur ? Pour l’instant, la neurophysiologie ne donne aucun détail sur la stabilisation de tels ensembles. Par contre, l’imagerie cérébrale, qui ne cesse de s’améliorer, montre des corrélations entre l’évocation volontaire de représentations précises et l’activation de réseaux cérébraux. L’espoir de cerner l’émergence de composants individualisables de niveau supérieur à partir des interactions neurosignalétiques est donc permis.

À un certain moment de son évolution (évolution ontogénétique individuelle et évolution phylogénétique collective), apparaissent des capacités intellectuelles spécifiques chez l’homme. Elles correspondent à l’émergence du niveau de complexité cognitivo-représentationnel qui est un mode d’organisation de degré supérieur à l’organisation neurosignalétique. Les capacités humaines de pensée, d’intelligence, de production d’une culture transmissible sont les produits de ce niveau d’organisation. Elles ont donc une autonomie irréductible. Pour cette raison, notre théorie ne s’inscrit pas dans le naturalisme réductionniste à la mode en ce moment. Enfin, il est bien évident à nos yeux que les deux niveaux d’organisation, cognitif et neurobiologique-neurosignalétique, forment des régions contiguës qui sont en interaction et qui influent réciproquement l’une sur l’autre de manière constante. Notre conception se définit de n’être ni réductrice ni dualiste.

3. L’intérêt de cette conception plurielle

Sortir du dualisme

La thèse du niveau cognitif (cognitivo-représentationnel) s’inscrit dans une anthropologie qui considère l’homme comme un être vivant organisé auquel un degré d’organisation particulier donne des capacités intellectuelles et relationnelles spécifiques. Cette conception rompt avec le dualisme, car elle implique une continuité entre le neurobiologique et le représentationnel, ce qui permet de comprendre l’influence de l’un sur l’autre. Le traitement des données qui se produit au niveau cognitif n’est pas conscient. Pour qu’il le devienne, il faut qu’il se forme une pensée au sens ordinaire du terme (pensée imagée ou verbale). C’est la pensée qui fait apparaître et donne prise sur le fonctionnement représentationnel, ce qui constitue l’un des processus par lequel intervient la psychothérapie. Diverses composantes du cognitif (en gros, les fonctions symboliques et langagières) contribuent à former une pensée consciente, mais certains processus s’y opposent, par exemple le refoulement. Nous donnerons plus loin des précisions sur ce sujet.

L’existence du niveau cognitif concerne pleinement la psychopathologie, puisque le psychisme est en partie constitué par ce niveau et que la psychothérapie l’utilise obligatoirement pour intervenir sur le psychisme. Concevoir un niveau cognitif et représentationnel permet aussi d’utiliser les théories de la psychologie cognitive mettant fin à la guerre qui l’oppose à la psychanalyse et à la psychologie clinique.

L’émergence du niveau d’organisation et d’intégration que nous appelons cognitif est un effet de la complexification du neurobiologique. Il ne peut exister ex-nihilo (à partir de rien) ni de manière indépendante. Mais, en se formant, il introduit une différenciation, il crée sa propre existence autonome. Les niveaux de complexité sont inclus les uns dans les autres. Cette conception n’a donc rien à voir avec un quelconque dualisme. Elle diffère, mais n’est pas très éloignée, de la ligne de pensée ouverte par le computationnisme et le connexionnisme. Cette doctrine introduit l’idée de chercher la jonction entre des éléments syntaxiques (représentationnels selon nous) et le traitement du signal (l’information au sens physique). C’est la voie royale pour dépasser le dualisme. Il suffit de concevoir cette ligne de pensée sous une forme complexifiée et non réductrice, adaptée à la biologie. Notre thèse pourrait en être le prolongement et le dépassement grâce au concept d’émergence.

Du fait de l’ignorance massive dans laquelle nous sommes aujourd’hui, l’explication précise de la façon dont l’émergence de ce mode d’organisation se produit n’est pas possible. C’est une hypothèse plausible qui, si les recherches se développent, pourra être confirmée. Au minimum, notre hypothèse permet l’individualisation de ce qu’en épistémologie, on nomme un « niveau de description », c’est-à-dire d’une théorie spécifique et homogène, possible, même si on récuse, du point de vue ontologique, l’existence du niveau d’organisation en question.

Dépasser l’argument réductionniste

Pour les partisans du réductionnisme matérialiste, le cognitif n’existe pas. Sur le plan ontologique, seul le niveau neurobiologique existe, si bien que c’est à lui que l’on doit attribuer tous les comportements humains. Cette thèse est la thèse dominante actuellement. Quels en sont les arguments ? Le cognitif est assimilé à l’esprit, suspect d’immatérialité et par là d’inexistence. Un autre argument évoqué par les réductionnistes est le principe du « rasoir d’Occam ». Il signifie qu’en science, on ne doit rien supposer d’inutile, c’est-à-dire aucune entité dont on pourrait se passer. À ce titre, il serait souhaitable d’expliquer toutes les conduites uniquement du point de vue neurophysiologique.

Pour comprendre le problème posé par la conception réductionniste, il faut concevoir le champ factuel de la neurobiologie en se demandant quels sont les faits dont s’occupe réellement et légitimement la neurobiologie ? Elle met en évidence, par l’observation et l’expérimentation, des structures neuronales, elle effectue des dosages biochimiques et des mesures électriques, etc. Les comportements et les conduites complexes, comme la pensée et la communication, sont d’un tout autre type. Relier les deux est un exercice très particulier, car d’évidence cela demanderait une très longue chaîne explicative. Or, celle-ci est absente. L’explication de type réductionniste s’en tient à une simultanéité (la coïncidence dans le temps) entre faits neurobiologiques et les comportements observés pour supposer une détermination des seconds par les premiers. Cela est-il légitime ?

On peut effectivement supposer une détermination directe par le fonctionnement neurobiologique dans certains cas comme les réflexes et les comportements automatiques simples. Dans ces cas, on a effectivement une chaîne explicative assez convaincante. Par contre, en ce qui concerne les conduites complexes finalisées (intentionnelles), la transposition de ce schéma explicatif est illégitime, car aucune explication probante n’est apportée. Il y a un fossé explicatif au sens où, entre le début de l’enchaînement déterminatif de nature neurobiologique et les faits considérés, il y a un vide. Qu’en conclure ? Si la production de comportements simples est explicable par le niveau neurophysiologique, celle des conduites complexes est bien mieux explicable par le niveau cognitif. Autrement dit, le niveau cognitif et représentationnel est une façon de réduire l’écart, de proposer un intermédiaire heuristique, car ainsi, on ne s’impose pas un fossé explicatif a priori infranchissable, tellement il semble vaste et profond.

Donner une origine à la pensée

Soyons très précis pour éviter toute méprise. Ce que nous nommons la pensée ne se confond pas avec le niveau représentationnel. C’est un produit de celui-ci, issu de deux types de fonctionnement : un processus de raisonnement (imaginaire, ou ordonné, ou rationnel) et une forme de langage adaptée. Ainsi, les pensées sont mentalisées (perceptibles pour soi) ou communiquées (rendues perceptibles aux autres). La pensée est formulable et peut être transmise, on peut l’énoncer sous une forme verbale, ou écrite, ou picturale, ou gestuelle.

Nous définissons la pensée (il vaudrait mieux dire l’acte de penser) comme l’action de produire une forme perceptible, mentalisée et communicable, grâce à l’utilisation d’un langage (verbal ou imagé). La pensée n’est pas fixe, elle se forme dans un mouvement dynamique de composition, de synthèse. Elle se réalise par l’association entre des processus de types représentatifs et cognitifs et des processus de types langagiers, les deux s’épaulant. Il existe différents types de pensée selon les processus cognitifs engagés et les langages utilisés. La pensée peut être logique et très formalisée comme en mathématique ou irrationnelle et imagée comme dans les rêves. Il s’y ajoute un indice de réalité (dénotation, référent, vérité empirique, etc.) ou pas (si son contenu est abstrait ou fictif).

L’important est de saisir que la pensée est un produit empiriquement perceptible qui n’est pas identique à ce qui la génère (le niveau représentationnel). C’est un produit complexe, synthèse de divers processus et permettant une distance réflexive et des corrections, ce qui fait son intérêt et la démarque des processus automatiques. La pensée résulte du fonctionnement représentationnel, mais ne se confond pas avec lui. Dès lors, se résout très simplement le vieux dilemme de la pensée inconsciente qui a fait couler beaucoup d’encre. Appeler du même nom de « pensée » ce qui est produit par l’acte de penser consciemment et les processus inconscients qui en sont à l’origine est inadéquat. Cette conception suppose que (à la perception consciente près) ce soit la même chose. Or, cette identité est impossible, puisqu’on a affaire dans un cas à une forme perceptible et communicable (la pensée) et dans l’autre à quelque chose qui ne l’est pas. Il suffit, pour se tirer d’affaire, de désigner par pensée uniquement les aspects empiriques factuels (mentalisés ou exprimés) et par processus ou modes représentationnels le déroulement des processus inconscients du niveau représentationnel. Entre les deux, il y a un rapport de production imparfaitement élucidé à ce jour.

La pensée ainsi définie est consciente, alors que le fonctionnement du niveau représentationnel ne l’est pas. Elle est perçue par l’individu et souvent communiquée par l’expression verbale. Notons qu’ici conscient et inconscient sont des qualificatifs qui notent une caractéristique empirique. Ils ne désignent pas à une entité. Les pensées peuvent être rationnelles ou irrationnelles, claires ou confuses, s’enchaîner selon des processus divers et utiliser des langages variés (verbal, imagé, schématique, musical). L’important est de saisir que la pensée est un produit, elle n’est pas identique à ce qui la génère. C’est un produit complexe, synthèse de divers processus et permettant une distance réflexive et des corrections, ce qui fait son intérêt et la démarque des processus automatiques.

La pensée n’est pas fondamentalement solipsiste (interne à un sujet refermé sur lui-même), car elle est forgée par les langages qui servent à communiquer, elle résulte le plus souvent du fruit d’un échange interactif entre humains. La pensée exprimée (sous une forme compréhensible) est le moyen de la mise en jeu du niveau cognitif chez l’autre. Elle produit des effets d’interaction. Le sens traditionnel du terme représentation peut s’appliquer à notre propos. En tant que produit, la pensée et ses formes concrétisées (discours, livre, peinture, film, etc.) doublent le monde, le présentent d’une manière humanisée, ce qui forme la culture. La repræsentatio, au sens latin, est l’action de mettre devant, de faire percevoir, dont l’archétype est la représentation théâtrale. Nous défendons d’idée que c’est grâce au niveau cognitivo-représentationnel que l’homme est capable de telles performances culturelles qui le distinguent des animaux.

4. Conclusion : Un homme rendu à lui-même

L’hypothèse ontologique d’un niveau d’organisation autonome évite les positions métaphysiques eu égard aux capacités intellectuelles humaines (soit leur surélévation spirituelle transcendante, soit leur réduction matérialiste neuronale), en leur donnant un socle ontologique compatible avec une approche scientifique. Accepter cela, c’est adopter un modèle anthropologique différent de ceux déjà existants. Nous récusons à la fois le réductionnisme matérialiste et l’idéalisme spiritualiste, car ce sont deux manières de nier l’existence du niveau cognitif et représentationnel propre à l’homme – soit en l’évinçant, soit en le spiritualisant -. Ces deux procédés rendent l’homme étranger à lui-même, ils le dépossédent d’une part de ce qu’il est. Avec l’hypothèse du niveau d’organisation cognitivo-représentationnel, on rend à l’homme ce qui lui appartient grâce à une hypothèse ontologique prudente et plausible : celle de l’émergence d’un niveau d’organisation de complexité supérieure au neurobiologique.

Les théories concernant le niveau représentationnel sont anciennes et réparties dans de nombreuses disciplines. Chacune propose un modèle explicatif qui vaut pour son domaine, ce qui correspond à la connaissance de l’un des systèmes du niveau cognitivo-représentationnel qui n’est nullement simple et homogène. Supposer son existence donne une assise ontologique en l’homme, aux différentes capacités qui lui sont propres (de la pensée abstraite à la création culturelle en passant par le respect de la loi, l’utilisation de divers langages et les nombreux symptômes pathologiques provoqués par les conflits qui se produisent à ce niveau). Nous avons affaire à des capacités si nombreuses et d’une si grande complexité qu’une collaboration interdisciplinaire est indispensable pour l’approcher.

 


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